1
Vaine ostentation. — Il y a tentative, mais aussi échec continuel à vouloir constamment réprimer l’envie de déployer sa gorge, de se tenir les côtes et d’étouffer… quand parmi le regard se déverse à gros bouillons l’affectation, la basse, la lâche, la vaine complaisance : toute cette ostentation grotesque dans laquelle on s’évertue à donner à voir les qualités que l’on possède. Car comment en face de ces vils ornements, de cette cruelle absence de sobriété, devant ces recherches répétées de compliments et d’admiration, devant cette science, ces connaissances, ces opinions variées, ces bijoux pour la plupart des plus factices, comment, en présence de ces vitrines, de ces emballages, de ces produits ignorant le naturel et l’authentique, parmi ce brillant si terne, si faible, cette allure, cette posture qui ne cesse de faire de toute chose grand étalage… ne pas sentir au fond de soi comme un tremblement, une secousse, une onde galopante qui sans discontinuer désire monter, et jaillir — ne pas percevoir l’irrésistible Besoin languir, à ne plus savoir se contenir, de leur opposer, en hissant cette arme sans égale bien haut, le plus grand, le plus majestueux des Rires ? A-t-on jamais ouï parler d’architectures uniques, de styles sublimes, d’augustes âmes courant aussi ridiculement après la renommée ? Assurément cela n’a été vu en la mémoire de nul homme.
2
De la démonicité. — Il arrive que soit décelé chez de grandes âmes le témoignage d’un phénomène particulier, la présence d’une influence singulière qui toujours semble présider. À celui qui entend en prendre la mesure, l’invisibilité de la chose ne doit pas faire perdre de vue que les impressions et les effets, en quelque sorte semés en eux en tout lieu, sont bel et bien réels, et fort puissants. Ce « démon », cet irrationnel les accompagne, où qu’ils aillent, laissant s’épanouir son irrésistible champ de forces selon une logique propre, l’intensifiant où et lorsque cela lui paraît nécessaire. Habitées, « possédées », sa puissance est à ce point éprouvée que les consciences inspirées s’efforcent, à quelque prix que ce soit, d’épouser les chemins « proposés ». En cet océan d’inconscient, le corps, l’esprit, la vie entière d’un certain nombre de religieux, d’hommes d’État, de scientifiques, de penseurs, d’artistes… a constamment baigné, — attirée par cet irrémédiable vortex spirituel qui jamais ne faiblit à fournir ses courants de motifs, de justifications et d’actions. Aussi, quand il vient à l’idée de quiconque d’insister en voulant leur faire entendre raison, rien ne semblant être à même d’échapper à l’autorité ni à la volonté de l’impérieux tourbillon, c’est en efforts bien futiles que les énergies s’épuisent dans les sillons : il regagne alors ses bords — il en est capable puisqu’il n’est pas la victime, puisque lui, en tant que simple observateur, est d’une nature tout à fait étrangère à ces manifestations —, il s’assied, et, impuissant, son étonnement assiste à la vaste dépense de toutes ces existences, à la débauche de curieux objets, de réflexions et de réalisations si étranges. Oui, quelquefois, quelle surprise ! il devient témoin d’événements formidables : d’une atmosphère aux conséquences des plus étranges, et aux effets des plus prodigieux.
3
Policée. — Tant d’années d’évolution, et la bête très souvent semble ne s’être jamais véritablement adoucie, paraît n’avoir en aucun temps mis tout à fait les pattes dans le civilisé. Des moyens qui, en la prenant par la main, l’amèneraient graduellement à un certain degré d’éducation, de courtoisie, de raffinement, c’est-à-dire de possibles actions si hautes et des effets naturels si favorables : voilà le genre de considérations, et voilà le type de culture qui devraient importer, et à la pointe de l’épée l’emporter ! Mais, au lieu de cela, nous échoit l’éternel constat : loin se trouve l’idée, le songe, la flatteuse illusion — bien loin flotte la belle potentialité, cette conscience planétaire heureusement policée.
4
Des avatars. — En politique comme ailleurs, combien d’excès de variations, quelle extrême variété, quelle profusion de formes au sein des hommes ! Que d’avatars pour une seule âme ! Et l’on s’étonne que parmi cette confusion, ce chancellement, ce tourbillon, que si à l’écart de la constance, l’excellence elle-même ne sache pas poindre. Quoi qu’il en soit, tenez-vous prêts, Français ! Car déjà les institutions écartent leurs grands bras, et selon toute probabilité s’apprêtent, par un embrassement glacial, à abriter l’un d’eux.
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