1
La fugue. — Ce que les corps s’attachent à faire ordinairement ? Creuser un trou au fond d’une grotte, et, dans l’irréel, au sein du vide, de l’égarement, de l’absence, — y vivre, intensément. Ils ont pris l’habitude de s’enfoncer dans l’oubli, de renforcer, toujours davantage, devant l’existence, la fugue.
2
Une brève histoire des chasseurs-cueilleurs. — Certainement, les cueilleurs, les chasseurs peuplent encore les terres. A-t-on jamais cessé de rechercher le bonheur ? Parmi les êtres — et le phénomène est affreusement manifeste à notre époque —, on distingue d’une part ceux qui s’inscrivent dans la quête perpétuelle des fines fleurs, des rares fruits, qui se mettent sur les traces des tigres des jungles les plus reculées, d’autre part ceux qui s’éblouissent, se délectent de tout ce que les grandes mains posent délicatement dans leur bouche grossière. Si ces derniers souhaitent avoir le goût facile, au moins pourraient-ils poursuivre leurs déplacements, selon la mobilité du gibier ; mais ils leur préfèrent l’effort minimal, la belle facilité, la « restauration rapide », — les individus sédentaires ! — Certains ne peuvent supporter l’idée même du commun, de l’identique, du vulgaire ; pour d’autres, elle constitue cela même qui, à leurs yeux, opaques, dispose de tous les attributs, de tous les charmes des mets de choix : elle représente leur principale source de joie. Et pendant ce temps, la source séduit, attire, emporte, graduellement, vers la grande duperie, l’engourdissement, la léthargie.
3
Devenir qui on est. — Apprends à regarder, et ensuite, étale toi nu devant tes yeux lavés ! Mais ce beau tableau, cette belle nature, spontanée, authentique, visible, réelle, peut-elle être faite de chairs et de sang d’hommes ? Je veux dire, l’exigence en matière de probité humaine n’est-elle pas posée sur un degré par trop élevé ? En effet, on a beau exhorter la mortelle créature à découvrir sa propre identité, à ne plus vivre voilée, à ne plus se cacher tel un oiseau qui, ayant peur des grands espaces va de nouveau en sa cage, elle persiste à se couvrir d’une multitude de vêtements, elle enroule son âme à sa lâcheté, elle s’étouffe sous les accablantes couches. — Ah ! libère donc tes propres ailes, découvre toi toi-même ! Et plonge, vole ! Sur ces connaissances nouvelles, vers des hauteurs et des profondeurs inattendues, émergentes, va à ta rencontre, fais connaissance avec l’étranger ! Oui, camarade ! avance ; car tu n’es pas de ceux qui se contentent de l’apparence. Manoeuvre avec des êtres semblables à toi-même !… Mais rejoins-nous donc… ! Sache que « nous, nous voulons devenir ceux que nous sommes […] ceux qui se créent eux-mêmes1 ! »…
4
Les pires amis. — L’amitié la plus méprisable est celle qui, habitée par la crainte, avance sur la pointe des pieds. C’est qu’elle ne désire surtout pas réveiller les dragons endormis, la petite, — la grande peureuse ! — Les pires amis sont ces individus, qui se rencontrant régulièrement ne se livrent qu’à des discussions à fleurets mouchetés. Ces deux âmes ignorent que les nobles alliages ne se forment que dans le feu, et la guerre — que la cruauté doit fondre dans la bonté… la dureté dans la tendresse.
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Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (nouv. éd. rev. et augm., Paris, GF-Flammarion, 2007), 272.
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