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Sans bornes et sans limites ? — La physique moderne nous dit que tout système ne peut contenir une information infinie ; et fait ainsi apparaître une limite dans les profondeurs de la réalité. Cependant, voilà que certains vont jusqu’à encenser les capacités « illimitées » du cerveau de l’illustre animal ! et que d’autres, « les plus spirituels », dit-on, se croient capables de pleinement embrasser l’étendue de l’immensité ! À la vérité, du premier jusqu’au dernier, telles de petites chenilles, par ondulations successives, tous progressent sur leur petite sphère, mais, étant donné que, chemin faisant, aucun obstacle ne vient enrayer la marche de leur pensée, puisqu’ils ne distinguent en nul instant le bord, ils s’imaginent peu à peu emplis d’une puissance toute prodigieuse, se figurant même, sous leurs pas à venir, des horizons qui s’inclinent, des contours, des lieux, des contingences se courbant à la simple vue de leur volonté souveraine. Dieu ! que la mémoire, individuelle comme collective, est faible ! le souvenir, court ! les bribes… fugitives ! Époque après époque, les mêmes pensées reviennent, et reviennent ; le règne de l’identique, l’autorité du Cercle et des Cycles a toujours occuper l’ensemble des temps et des champs : les consciences si minces, les belles marionnettes, après l’exécution d’un tour complet — attendu que le domaine dans lequel elles marchent à l’aventure est bel et bien une surface de superficie finie et que le nombre des combinaisons par les lois autorisé se trouve en outre bien limité —, se remettent à emprunter la voie d’anciennes traces, à s’engager en d’antiques sillons ; mais, étonnement ! sans qu’il advienne qu’elles s’en aperçoivent le moins du monde ! À la suite de cela, par simple curiosité, pour le goût de l’expérience, que ceux qui possèdent le flair s’efforcent à faire entendre et rime et raison à la nuée de visiteurs bornés, et nous rapportent de ce voyage, en la belle humeur, leurs curieuses impressions !
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Peinture indécise. — Tant de verbes sont sus, de phrases virevoltent, de structures s’allument dans les têtes ; cependant le mot nécessaire s’ensuit rarement. Les diverses pensées affluent vers la haute palette, et si quelquefois elles sont belles, cela, bien souvent, est insuffisant pour l’expression de leur teneur. Ordinairement, la technique manque, certes, avec constance, mais le coupable se dissimule essentiellement dans la vitesse de création : dans l’absence de ce temps et de cette attention indispensables à la découverte du rythme, du sens, de l’aspect en harmonie avec ce qui, en pleine intensité, a été vécu. De ceci découle l’impossibilité très répandue de peindre dans toute sa force ce que l’on sent. De ces conditions émerge l’incapacité de libérer les émotions, les sentiments, les abstractions les plus élégantes. Lorsque les lignes passent devant le jugement, le bon goût, tout semble noyé par l’obscurité, par le flou, par des lames d’incertitude ; rien ne paraît en mesure de ressortir sur cette étendue diluante. En ce tourbillon de l’informe, l’objet ne sait s’éveiller ni durer, dans son corps propre, en sa juste forme.
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Gratis pro Deo. — Comment reconnaître les mêmes mérites chez celui qui s’éreinte à débarrasser son écriture des souillures et chez celui qui patauge dans la licence ? Chez celui qui respecte le lecteur et chez celui qui le méprise ; chez celui qui se glorifie de chaque lettre imprimée par sa main et chez celui qui sent la nécessité de l’humilité ? On serait indignes, misérables, si, en n’estimant pas à leur juste valeur les œuvres produites, si, en n’endurant pas ce qui est nécessaire pour obtenir quelque chose de première importance, on les « consommait » de la même manière : en de semblables efforts, en ne payant, toujours, qu’un « prix » identique.
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Incompréhension divine. — Comme on lui montrait sa propre création, un des Dieux du hasard s’exprima de cette façon : « À mes yeux, des siècles de siècles se sont écoulés en fleuve impétueux, mais rien, non rien en ma conclusion n’a bifurqué, fluctué, rien ne s’est mué : personne, parmi ce chaos organisé et vivant, ne saisit pleinement ce que signifie ces mouvements, ces objets, ce devenir incessant… Dans l’immensité des cieux ou en un autre lieu, semblable à un horloger face à un mécanisme incompréhensible, un absurde système ivre entre ses doigts, ou encore, un physicien moderne devant une équation revêtant une manière de voile d’une étrangeté déconcertante, en présence de la si bouleversante mécanique quantique, nul n’entend véritablement rien à ce phénomène terrestre aux ressorts tant cachés et pour ainsi dire déréglés, à cette boussole insensée, à cette entité — à cet objet non encore clairement identifié qu’est la condition humaine. »
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