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Dans ces conditions, à cette heure où les crises et les périls flottent en nuée noirâtre au-dessus des têtes, où, « la comédie tournant au drame, le drame au cauchemar1 » on serait presque en droit de désirer ardemment que les piliers s’effondrent et que la voûte étoilée s’aplatisse, que l’orchestre funeste finisse son travail et achève les âmes spectatrices au moyen de leurs ondes ultimes, de leurs lames dévastatrices, — presque trop violente est la tentation d’espérer que l’anesthésie générale dans laquelle baignent les esprits cesse en subissant le grand Tranchant !
Écoutant continuellement le murmure de l’ironie, le souffle caustique, les ricanements sardoniques et nihilistes à l’intérieur de lui-même, l’individu pourrait invoquer la venue de l’ultime endormissement, afin que le vacarme assourdissant cesse… afin que toute cette agitation folle, toute cette frénésie d’âmes insensées, tous ces mondes chaotiques internes et externes, tout ce boucan d’enfer soient brusquement emportés au loin dans l’humble et apaisante mélodie des fuyants silences infinis.
Mais, ce faisant, il n’aurait rien compris : il se laisserait emporter par le « terme » insondable et insoutenable, par le « Nihilisme », le « gouffre », l’abîme de Jacobi2, se porteraient à croire qu’il ne reste plus de vérité morale et spirituelle, que plus rien ne lui est laissé à lui et aux autres ; il serait happé par le courant de la sensiblerie, aspiré par le tourbillon de l’âme qui fait l’expérience de l’état d’effondrement de l’humain, et il y croirait à cette annihilation ; surtout, il oublierait, ou bien sous-évaluerait dans des proportions inouïes, à la fois l’inestimable valeur du rire et l’incroyable puissance de la volonté. — Rire, certes, parfois troublé, mais rire tout de même ! — Volonté, par moment harassée, mais qui n’en est pas moins énergie vitale de l’esprit ! — rire-fleuve, qui unit le désespoir et le bonheur ; volition impétueuse et impérieuse de l’être, qui lutte contre l’immense « fatigue », et le pousse à poursuivre sa course, lui permet de ressentir l’enthousiasme de l’évolution, et l’évolution de l’enthousiasme à travers l’extase répétée des grandes chutes. — En ce sens : volonté et rire existentiels, piliers essentiels de la vie — lequels n’ont jamais été à ce point nécessaires, — à ce point vitaux.
Je parle d’une volonté qui veut véritablement « vivre » (au sens de Mihalyi3), et non pas simplement subsister. Et j’évoque un rire mêlé de la notion même de liberté, telles deux rivières partageant mutuellement leurs eaux. — Un rire qui se jouerait de la condition humaine, de la misère et de la mort : qui serait de cette manière en mesure de manifester en quelque sorte une « libération de représentations refoulées4 ».
Non, il ne s’agit pas d’un rire pour de rire. Je dis : Un rire pour de rire, et j’entends par là un phénomène physiologique lié à une interprétation faible et basse des choses, une interprétation qui manque de profondeur et de hauteur, et en cela de gravité ; je veux dire un rire ne provenant pas d’une conscience pénétrante et robuste, un rire qui, ne connaissant ni la dérision élevée ni la joie vraie, ne les prend donc pas au sérieux : en somme, une manifestation spontanée qui manifestement ignore tout de ce que sont les profonds « éclats » en altitude.
Oui, cela concerne une réalité opposée : un mécanisme avisé, éclairé, capable dans les plus indicibles tourments, dans les ténèbres les plus épaisses, les plus accablantes, de se détacher du corps, et, tout en planant au-dessus de lui, — de l’irradier d’une lumière douce, réconfortante, et moqueuse ! — de l’envelopper dans une clarté nouvelle et rieuse, de le couvrir de rayons qui, par l’ampleur de leur brillance, tantôt apaisent, tantôt irritent !
Car en effet, a-t-on jamais connu esprit plus auguste que celui qui est habité par le rire supérieur, que cet être parvenant à se moquer de lui-même avec bienveillance, et, possédant avec constance, le courage, la volonté de le faire ?
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François Mauriac, Journal.
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Nihilisme, « Terme indroduit en philosophie par F.H. Jacobi (1743-1819) […] » (Christian Godin, Dictionnaire de philosophie, 2006, p. 872.)
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Mihalyi Csikszentmihalyi, Vivre (Pocket Évolution, Éditions Robert Laffont, 2004, 1990).
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Freud, d’après Christian Godin, op. cit., p. 1158.
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