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La raison est une « faculté intellectuelle par laquelle l’homme connaît, juge et se conduit1 ».
L’espèce humaine prolifère, nos villes engraissent et nos lumières artificielles « resplendissent » comme jamais auparavant.
Mais nos sociétés humaines laisseront-elles se consumer, s’éteindre leurs véritables lumières, celles de la raison ?
Assisterons-nous à l’évanouissement définitif des dernières lueurs d’espoir, de l’ultime petite flamme, tremblante, fiévreuse, comme au chevet d’un enfant que l’on coucherait, lequel après avoir écouté et « vécu » la longue histoire des civilisations, se laisserait porter par l’affaiblissement de la chandelle dans ses extrêmes égarements, sombrerait lentement mais implacablement, fatal glissement, dans la démence, dans le grand oubli, dans l’endormissement terminal ?
1. La société des apparences
Raison signifie « Faculté de raisonner, d’établir des démonstrations, d’administrer des preuves2 ».
Dans nos sociétés des apparences, l’esprit critique, la capacité de raisonner est délaissée, voire méprisée.
Nous n’évoluons pas dans une société des preuves, de la rigueur scientifique, de la logique, mais bien plutôt, dans un environnement où la démarcation entre la réalité et les représentations est laissée floue par négligence, suffisance, paresse intellectuelle et manipulation. La complexité du réel cède la place aux conceptions réduites, fragmentées, isolées et simplistes. Les signes, les idoles, les symboles, les lieux communs, toute cette fumée moderne, deviennent les nouvelles « valeurs de référence », le « nouveau » paradeigma dominant, l’intoxication « à la mode ». — J’en veux pour preuve la faible proportion de personnes qui explorent, auscultent, dissèquent les fondements, les raisons de leur modèle de pensée, de leurs façons d’agir en tant qu’individu mais aussi en tant qu’élément faisant partie d’un tout plus vaste, en tant qu’élément social : j’entends par là tous ces motifs, ces causes plus ou moins conscients qui poussent à privilégier telles voies, telles évaluations, tels comportements plutôt que d’autres.
En substance, nos sociétés, pour ce qui à trait à leur nature, sont d’une constitution contraire à celle d’un royaume de la raison — ou alors, il y règne une raison embrumée, enivrée, dévoyée, qui s’assombrit, s’atrophie, s’amollit, se dissout : une raison qui tangue, chavire, sombre. Ce royaume est bien plutôt celui des affirmations spécieuses qui se donnent l’apparence de la preuve, de la démonstration, de la rigueur. Et les individus, dans la majorité des cas, préfèrent à ces dernières — est-il encore sérieux de s’attacher à le démontrer ? — les illusions, les interprétations arbitraires, les formes, que dis-je, les déformations…
2. L’animalité, l’humanité et la bête folle
Et si nous opposons la raison à l’instinct de l’animal et que nous laissons cette faculté s’étioler, se faner, que reste-t-il alors à l’humain ? de l’humain ? — Son animalité ! mais à laquelle a été soustraite la « dignité » de la bête !… En somme, un grand singe bancal, dénaturé, les yeux dans le vague, un déséquilibré sur sa branche, — un égaré sur l’arbre phylogénétique du vivant…
Il reste un soupçon, un souvenir vague d’humanité ; il reste des âmes errantes qui ne progressent plus, qui ne s’élèvent plus mais qui implacablement avancent, se traînent — des « pas fous », des consciences perdues, des sociétés étourdies, écervelées, insensées.
3. Le bon sens, la croissance et l’émergence
Il s’agit, dans nos « cultures » en friche, de semer en grand nombre les graines du discernement, de la sagesse, de la circonspection.
Ces grands arbres en puissance, majestueux, triomphants, qui dans leur ascension déchireront le voile obscurci, le voile de l’immense aveuglement, qu’ils ajoureront, éclairciront.
N’est-il pas nécessaire que ces « cultures », ces « natures », cette Terre recouvrent leur raison, que ces séquoias, ces esprits sciés, déracinés, fauchés se relèvent et étendent leurs formes, déploient leurs structures, leurs substances, expriment leur sève ? — Les « exigences » de leurs propriétés, de l’« essence » et de la situation, du moment, n’obligent-elles pas qu’ils reprennent leur ascension, leur cheminement éclairé, leur « bon sens » ?
4. La sagesse : la courbe descendante, l’oiseau rare et le triangle insensé
La raison s’emploie aussi dans le sens de « Faculté des grandes personnes et qui ne vient aux enfants que plus tard, progressivement3 ». Ce que l’on constate en réalité, c’est que les individus croissent bien en taille et en force mais beaucoup moins en sagesse. Certes celle-ci se développe durant l’enfance, cependant elle atteint promptement un palier. — Parvenue à ce degré — lequel est généralement un plafond ! —, elle se stabilise, dans de très rares cas se renforce et fleurit, mais le plus souvent — et c’est son « développement » le plus fréquent —, elle amorce une courbe descendante, sa « croissance négative », son « progrès contraire » : elle plonge sans hésitation… dans le dépérissement précoce, la profonde altération, l’abyssale régression, l’obscure crevasse. — Mauvaise herbe croît toujours !…
La logique, le bon sens dans les choses humaines, sont de nos jours des oiseaux rares. De ces animaux qui, en raison de leur habituelle absence, de leur beau plumage, de leur allure élégante, de leur superbe constitution, toujours surprennent et émerveillent les esprits préparés, avertis lorsqu’ils apparaissent — tels des surgissements, des deus ex machina.
Il est un phénomène quant à lui beaucoup moins rare, une « petite » habitude même. Les humains ont l’habitude d’allumer des feux de joie pour célébrer leurs petites affaires quotidiennes, mais cette ardeur, cette exaltation, ce rougeoiement, souvent, ne porte en elle pas un seul brin de raison : ce feu, ce « triangle de la folie » subsiste bien plus au moyen de l’air (appauvri) des choses superficielles que du « bois noble des éléments raisonnables ».
5. Norme, règle et intelligence créatrice
André Lalande distingue dans la raison, la raison constituante et la raison constituée, définies par le Trésor de la Langue Française informatisé (TLFi) comme suit :
« Raison constituante. Intelligence créatrice, intuitive, immuable, commune à tous. Raison constituée. Ensemble de règles, de principes, variables selon les personnes et selon les époques, sur lesquels se fondent nos raisonnements4. »
La plupart des individus semblent agir sans véritables raisons, ou alors subissent la tyrannie d’innombrables impulsions déraisonnables, celle des raisons confuses, des raisons imposées, « réglées », déréglées, aussi puissantes qu’obscures, contestables. Baignant dans un champ de forces invisible — dans une paresse intellectuelle systémique —, ils préfèrent habituellement, au sein de cette inconscience généralisée, s’en fabriquer — ces ouvriers, ces ouvrières, ces prolétaires de la grande fabrique des apparences — à la hâte des mauvaises plutôt que de s’évertuer à suivre des valables, des solides, à faire preuve de sagacité, de créativité.
Et pourquoi en serait-il autrement ? Pourquoi prendre le risque, le temps et l’énergie nécessaires à l’élaboration d’une pensée et d’une manière d’agir plus réfléchies, plus mûres alors que les motifs abondants sont déjà prêts à être infusés, intégrés, ingérés : rapidité, facilité, superficialité, excès dévastateurs — société de consommation effrénée des mobiles, du prêt-à-porter industriel des préjugés ; « malbouffe spirituelle » et… comportements en accord…
Où sont donc passés tous les esprits amoureux de la raison, ces cœurs, ces volontés « affamés » ? — La plupart se sont atrophiés, endormis, — cheminant, sombrant dans un état pathétique, pathologique : une longue et sombre hibernation mentale.
Et pourquoi abandonne-t-on si facilement notre raison ? — Eh bien, pour toutes sortes de raisons ! Et si l’on devait évoquer quelques unes : le conformisme, les convenances, l’illusion de la sécurité, l’idée fausse d’une existence plus heureuse…
D’aucuns « injectent » tant d’énergie et d’espoir dans l’idée d’une humanité qui serait plus raisonnable, mais en définitive, n’est-ce point là un objectif par trop élevé ? Essayez donc de parler raison à cette société obstinée, influencée, déraisonnable, altérée, « malade », aliénée ! Et peut-être éprouverez-vous alors l’affliction du terrible constat ! — La paresse, la conformité, le laisser-aller, la médiocrité sont des forces puissantes qui attirent les individus, innombrables : des tentatrices, des séductrices, des incarnations modernes du type de la sirène.
À propos, Prosper Mérimée écrivait : « Quand cette fille-là riait, il n’y avait pas moyen de parler raison. Tout le monde riait avec elle5. »
Quoi qu’il en soit, et que cela plaît ou déplaît, qu’importe ! Nous autres faisons le choix d’un rire différent ! — plus sain, plus sage… plus « raisonnable » !…
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Dictionnaire de l’Académie française, 8ème édition disponible sur
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Ibid.
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Dictionnaire Trésor de la langue française informatisé (TLFi), disponible sur
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Ibid.
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Mérimée, Carmen, 1845, p. 60 (ibid.).
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