Temps, espace, matière, objets bien étranges ! créatures à peu près inconnues, qui dans vos vastes bras bercez le monde, qui, depuis des millénaires, stimulez vos Aristotes, vos Newtons, vos Einsteins, vos Heisenbergs… — qui étonnez vos braves enfants !…
Ô notre Mère ! notre Père ! Oh ! notre Dieu ! apercevez-vous ces corps immergés dans les fluides, baignant dans les champs ? Ces sous-marins de chairs et de sang, ces constituants même des choses comme des phénomènes ?
Considérez-vous toutes ces créatures tout entières absorbées dans l’étude des propriétés, dans la formulation des élégantes lois, cramponnées à ces idoles séduisantes que sont le calcul, la logique, la science : vos regards se posent-ils sur ces matières humaines emportées par leurs paradigmes, leurs visions, par ces représentations du monde tout à fait incertaines, ces modèles de référence complètement changeants ?
Nous observez-vous, nous les esprits, les esquifs ballottés dans les réalités naturelles, mais, surtout, dans l’approximation : estimation d’une connaissance encore jeune, balbutiante, babillante, estimation des facettes du réel à peine entrevues, estimation enfin d’une nature formidablement drapée ?
Certes, c’est en la tâtonnante observation, en la description limitée et procédant par essais, en pleine incertitude que nous autres nous nous trouvons, cependant, lentement, prudemment, dans une forme de brume dense de principes et de causes, parmi les liens invisibles, au milieu des droites devenues courbes, des formes simples embrassant à présent la complexité, à l’intérieur de la configuration presque étrangère, nous tentons d’avancer — et, à l’intérieur de cet ordre de la nature voilé, devant les merveilles du monde, en face de ses collines et de ses soleils comme recouverts d’une opaque substance, notre entendement, sur des voies d’ignorance avalant l’obscurité, progresse en effet…
La Vérité semble ne vouloir se laisser approcher que par des évaluations approximatives, voilà l’évidence. Eh bien, que ces dernières soient ! — Par les sentiers loin de l’exactitude rigoureuse, par les voies des connaissances approchées, nous poursuivrons sans relâche notre quête, nous concourrons au développement de l’organe, à l’ouverture de l’esprit ! Attendu l’urgence du problème, nous découdrons les paupières des faucons. Puisque le doute n’est plus permis, nous réunirons les nobles instruments ainsi que les doigts les plus purs, puis, en dignes chirurgiens de la raison, réalisant de cette façon ce pour quoi l’on a été créés, nous produirons, poursuivrons, célébrerons l’utile, le beau, l’auguste travail : — endormies, debout sur les funestes planches du globe, tombées dans une manière de curieux coma : nous dessillerons, dans la patience, la constance et la remarquable sûreté de main, toutes ces intelligences en leurs interminables errances… l’ensemble de ces misérables consciences inconscientes.
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