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Par sauts. — Nous sommes surpris lorsque les personnalités exceptionnelles varient par « sauts » : leur transformation semble se jouer de toutes les formes intermédiaires. Ces esprits mobiles et indépendants esquivent en quelque sorte l’influence sociétale et les « mutations » imposées, si pressante et souveraine sur les cerveaux les plus stables. Les jolis papillons oscillent dans la nature ; nos ondes rieuses volettent hardiment sur les arrêts, les coutumes, les tables de valeurs : des lois propres les soutiennent, des inspirations robustes et singulières les élèvent — des souffles généreux et individuels les emportent, vers l’insoupçonné.
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Esprit animal et Esprit végétal.
Le diplôme en valoche et les bancs de l’école bien loin, l’« esprit animal » conserve ordinairement ses dimensions jusqu’à sa mort ; et si certaines vies expriment une croissance régulière, cette poussée ne fait que traîner une manière de langueur : le développement intellectuel se trouve en quelque sorte fermé, ou presque.
« L’esprit végétal », au contraire, germe au rythme d’une extension constante, d’un élargissement indéfini, d’un progrès comme ouvert : racines, tiges, feuilles, les nouveaux organes pointent au sein d’un bourgeonnement sans fin.
Les seconds subissent aussi la fortune adverse, mais chez eux opèrent uniquement les ralentissements ou les arrêts transitoires ; si leurs transformations s’essoufflent, leur structure, leur élan, la vie entière s’affaisse et s’éteint ; croître aussi bien que durer « composent » toujours un même « bouquet », une nécessaire unité : ainsi qu’un incendie, semblables à une forêt, ces êtres tendent spontanément à s’élever…
Quelques arbres discrets portent leurs essentielles surfaces aux admirables hauteurs ; et les plus capables, et les plus lumineux précipitent leur faîte vers des régions impossibles : trajectoires hors d’atteinte de l’approche grossière, immensités inconnaissables pour le goût commun.
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Rude monture. — Un malheur modeste choque la tête d’un homme, on dit : « C’est le mouvement de la vie ». Un drame foudroie le voisin, on ajoute : « Caresses et gifles alternent leur saison ». Mais lorsque les approches de la fortune fuient le domaine public et que nous sentons ses empressements, notre hardiesse se tait et les molles jérémiades pleuvent. Si nous n’avons pas la force d’appliquer le principe, apprenons du moins sa teneur… et essayons-nous malgré tout ! Progressons avec vigilance dans l’épineuse voie des affects ; reconnaissons parmi nos pâles agissements les alertes de leur incohérence ; soyons sévères à l’endroit des considérations claudicantes, et en la matière domestique ne présumons point trop de notre fermeté, car, de dessous ses décombres dégageons notre vue ! voici une certitude : l’orgueil et la méprise, ces bêtes les plus torrides, sont des manières de montures fantasques, monstrueuses, imprévues, qui ne sauraient emporter leur cavalier, fût-il le plus superbe, loin de son inconsistance, de ses terreurs, de ses fantômes.
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