1
Nature humaine. — A : Quelle est cette lumière, qui pleut dans nos grands yeux, en grains bien étranges, en photons séparés ? Quelles images fortes, presque inattendues veulent frapper nos sens, poindre dans nos consciences ?… — B : Quelles scènes singulières ! Quel sentiment mêlé ! Quels cœurs ! quelles postures ! Toutes ces particules, tous ces champs et ces chants : quelle humaine nature !
2
Sous le manteau. — Toi qui soutient, transforme, enveloppe, qui t’approche, transporte, emporte, qui te cache en tout lieu, voilée parmi le nuage de chiffres, de brume, toi, Matière, élégante, signifiante, invisible pour les pauvres yeux, impénétrable aux flambeaux des esprits, à ces lueurs par trop imperceptibles, par trop négligeables, — ne daigneras-tu donc point confier tes derniers secrets, dans l’un de tes murmures ?… À cette poignée de regards, à ces rares chercheuses et chercheurs dignes et purs ne consentiras-tu jamais à révéler quelques-uns de tes ultimes, de tes intimes aspects ? Si à ces sens si faibles, mais si fiers, si à ces hautes volontés de même qu’aux mains de la connaissance tu désires te dérober toujours, si finalement à ne jamais manifester ton essence tu te résous, du moins manifesteras-tu la ravissante couleur, celle que tu as de tout temps portée : l’éclat enivrant — de ton manteau l’exquise teneur ?
3
Embryogenèse sociétale. — Quelle complexité ! Quel aspect, quelle masse, quel résultat formidable ! Les cellules se segmentent, se différencient ; les petites se meuvent, migrent ; l’embryon s’enfle… : la forme de même que la fonction adviennent ! Nombreuses sont celles sacrifiées par mort cellulaire programmée ; les autres prospèrent, à leur manière. Et le tout se dirige vers une sorte de « développement » complet. Parmi cet étonnant système vivant, on remarquera aussi des structures particulières, aux caractéristiques et aux comportements tout à fait à part : des volontés, des natures comme indépendantes des informations qu’elles reçoivent, ces humeurs, ces caractères, ces développements… ces consciences inconditionnées, affranchies — nous les nommons personnalités, âmes, existences autonomes. D’ailleurs le rôle que jouent ces dernières, leur importance, quoiqu’elles soient d’un nombre bien faible et d’une apparente inutilité, ne doit pas être sous-estimée. Mais, en vue de les mieux comprendre, de les mieux « utiliser » des efforts devront encore être produits : si l’on ne souhaite perdurer dans cette représentation où l’on se trompe en s’imaginant qu’elles fonctionnent suivant les mécanismes de régulation et d’intégration ordinaires, suivant… les désirs, les ressorts, les impératifs communs.
4
Équilibre perdu. — Ou la teneur des productions en objectivité est trop forte ou la subjectivité y est dominante. Peu d’oeuvres contiennent l’heureux mélange, l’humide harmonie, la belle totalité : l’unité rayonnante. Ainsi, de nos jours encore, ce ne sont essentiellement que des fragments, des fœtus, des entités en la recherche de leur conformation juste qui peuplent le paysage artistique, qui envahissent cette si grouillante, si bouillante culture moderne.
5
Suppression salutaire. — De nos jours, tant et tant de choses méprisables, tant de dangers, de ténèbres environnent les consciences de toutes parts, leur procurant leurs médiocres nourritures terrestres, leurs bains pestilentiels quotidiens et leurs plus basses réjouissances. Face à tous ces livres, à toutes ces paroles, à tous ces objets : que les cérémonies ne sont-elles menées ? Que les jugements ne connaissent-ils l’exécution ?… Dans le cas contraire, les foules assisteraient, ô manifestations ! ô visions prodigieuses ! à des boules de feu libératrices, à des destructions d’hérésies salvatrices — aux autodafés salutaires.
6
Valeur du minimalisme. — Ils entrent alors, les uns après les autres ; et, passant devant la bibliothèque du grand homme disparu, y plongent tous un regard à la fois si furtif et si curieux. La réponse à leur interrogation visuelle ne se fait point attendre, voici la réalité qui arrive, voici que son galop vient : le nombre d’ouvrages séjournant sur les tablettes est modeste !… Ils s’en étonnent ; mais il y a plus, cette vue les tourmentent ! C’est qu’ils n’ont jamais su que qualité et quantité sont rarement chose mêlée, que, ainsi qu’en tout écrit remarquable, les trésors de fluidité, la justesse et la belle sonorité, le nectar inestimable coule au sein des espaces libres, — mais davantage, que ce dernier se nourrit de ces suppressions, de ces vides, de ces choix, qui forment la valeur même du créateur ; — que ce qui importe véritablement, c’est autant, sinon essentiellement, qui, par une volonté éclairée, avec une habileté et une finesse supérieures a été sélectionné afin de ne pas figurer parmi les rares invités. En la connaissance, de même que dans l’art, une place particulière a depuis toujours été octroyée… aux personnalités en quelque sorte capables de pousser le « minimalisme » à l’intérieur de ses propres extrémités.
7
Coloration psychique. — L’humeur est cette manière d’énergie à même de modifier les espaces mentaux. Elle forme sur la surface de la conscience les courbures positives, négatives et l’absence de courbures. Les idées, qui dans la suite épousent la diversité de ce sol, acquièrent, dans ces déplacements, une masse, une vitesse, une teinte, quelques unes de leurs caractéristiques fondamentales. C’est ainsi que la complexité grandit, celle de leur structure propre, de leur forme, de leur nature. En traversant graduellement, au cours d’une même journée ou d’une existence entière, les diverses régions, les différentes aires, elles rencontrent et se mêlent pour ainsi dire à leurs futures colorations.
8
Épitaphe sur pierre
9
Abstraction, hypostase et esprit chimérique. — Ici réside un écueil illustre, une problématique énorme, un monstre aussi lugubre qu’éternel. Celui de tenir abusivement une pure abstraction pour une réalité. Celui d’hypostasier les idées, les dogmes, les doctrines religieuses, les représentations nombreuses et variées. Ah ! au milieu des entités abstraites, des concepts on ne peut plus baroques, comme les individus aiment à se noyer ! On se figure ordinairement que pour juger sainement d’une âme, il ne faut considérer que la clarté de sa pensée, que sa richesse et sa profondeur, que son bon sens et ne pas prendre en considération ses convictions intimes, ses croyances secrètes. Mais, alors, que faire quand l’idée abstraite diffère tout à fait des faits concrets, de l’expérience du réel vécue, et que cette déformation de la vision dénature complètement l’ensemble des espaces et des objets à la fois intérieurs et environnants ? Pour celui qui sonde l’Histoire, la méprise, l’illusion n’est pas une abstraction. Que d’innombrables consciences fassent litière de la réalité, délaissent la vérité, que l’on semble se donner de la peine pour se perdre dans des imaginations vaines et sans fondement est loin de constituer une manière d’envisager les choses confuse et bornée, une vue de l’esprit banale, comme une autre, — une constatation objective dépourvue de conséquences et vastes et sérieuses.
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