1
Lumière et Horizon. — L’homme ne sait cueillir qu’une information limitée, la nature n’admet que l’expérience finie. En cette bulle si restreinte, les véritables explorateurs filent vers l’horizon, engloutis dans l’invisible, comme affamés d’au-delà ; les autres se meuvent étonnamment, se nourrissent de redoutables reflets, se complaisent dans la parcelle, en plein savoir réduit. Les seconds guettent la lumière, les premiers fuient à sa rencontre : au milieu d’un coin dérisoire, le plus grand nombre se prodigue pour le succès de ses vastes synthèses ; dans une réserve gaie, les rares irréprochables vagabondent tout autrement.
2
La dérive des éducations. — Où s’origine une si sévère faute, si ce n’est au fond de nos éducations défectueuses : défectueuses dans l’estime, parce qu’on les méconnaît et on les négligent ; défectueuses dans leur valeur, parce qu’on les diminue et on les rabaissent ; défectueuses dans leur application, parce que, la mine satisfaite au milieu de la platitude, on fuit avec nos filles et nos fils l’amour du savoir, la curiosité, les excellences, parce qu’ignorant nos besoins, on n’aperçoit pas les secours empressés : nos manques nous semblent irréels ; tant nous oublions leur rôle glorieux, ou plutôt tant nous passons à côté de nous-mêmes.
Où se tapissent les conséquences ? Là encore nous ne ferons que décrire. Les encouragements n’atteignent pas la jeunesse ; la pâle culture reçoit tout juste les restes de nos faibles attentions ; nos soutiens sont distraits, nos fermetés supérieures s’épuisent et s’écoulent ; l’indépendance et le risque se font deux inconnues ; le développement de l’esprit glisse sur nos priorités : les nombreuses mains vident les énergies fraîches et posent sur ce lit asséché trois pierres noires, nommées emprise, fiel et désintérêt ; les familles rejettent l’amour et l’harmonie ; le goût ne porte plus à la complexité et aux efforts ; les affects positifs s’estompent… Voilà la détestable peinture. Et la colonne parentale arrachée, et la société dissoute, et la liberté perdue, et les forces psychiques taries, les individus voudraient toutefois que tous sussent se défaire du port, gagner le large et voguer en pleines activités exigeantes et profitables !
3
Se faire esclave. — Si devenu esclave, la fortune livrait ton corps au bras d’un maître, en cette ordonnance nouvelle, tu t’offenserais ; mais lorsqu’avec zèle, tu exposes par toi-même ta joie à l’amertume de l’étranger, s’il épanche sa noire gêne au fond de ton être, tu ne t’irrites point ?
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