1
L’estrade
Quelle scène à la fois pathétique et hilarante que celle qui se joue devant mes yeux ! Qu’en mes larmes se mêlent des rivières de tristesse et d’allégresse ! Mais n’allez pas croire que je sois seul, non : voyez toutes ces consciences qui approchent pour éprouver le spectacle avec moi ! — Mais que vois-je ? Ô douleur ! ô phénomènes irréels ! Elles ne s’arrêtent pas ! elles n’ont pas vu ma présence !… Et l’inconscience, et la démence obstruant leur raison, les voilà qui montent sur l’estrade, une à une, une marotte à la main ! Voilà la foule siphonnée qui voit ses rangs grossir, ses têtes se bomber par la joyeuse bombance déséquilibrée, ses crânes se fêler toujours davantage et le bon sens se vider ! Ô veines ouvertes, malheureuses, éclaboussures abondantes, torrents de détresse ! De la demeure de la déraison, de ce fleuve sans nom les esprits ne voudront donc désormais plus jamais sortir ? Ils n’aspirent qu’à y demeurer, ils ne s’évertuent qu’à y expirer ! — Serais-je véritablement condamné à être le seul, parmi les aveugles et les sourds, à sentir le vacarme, les vibrations — le seul, sur la berge, à percevoir la fièvre, les grelottements, et l’agitation des grelots ? Ah ! que l’on rit et l’on pleure, dans ce grand fauteuil, dans ce vaste théâtre en plein air ! et cela, à un point tel que même s’il me prenait jamais l’envie de porter secours à tous ces formidables comédiens, la force même me manquerait !
2
Ceux qui bronzent
— A : Personne ne lit donc ce que tu écris ? Comme ton âme doit connaître la peine et la solitude ! — B : Cesse de te méprendre ! Que peu d’yeux ne perçoivent mes caractères, cela est un signe ! Et j’en tire bon augure ! Déjà, déjà, la distance et l’absence m’aguerrissent, bronzent mon cœur et empêchent mes troupes de périr ! Et bientôt, de mon âme plurielle, jaillira aussi des larmes singulières : des coulées de métal, des laves fraîches — contre la cruelle indifférence, un alliage nouveau, un alliage plus sage !
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