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Les êtres et les choses possèdent tant de teintes différentes, de nuances, d’aspects, de formes variés : une essence si abondante, si plurielle, si complexe, que l’on croirait voir danser devant nous des palettes fabuleuses.
Les valeurs même des choses paraissent fluctuantes, instables, un peu folles, et l’hallucination est tenace : elle ne désire point s’éloigner de son Homme ; elle le suit avec constance, telle une ombre accrochée à son objet, à son bien. – Étant témoin de toutes ces manifestations irréelles, assailli par toutes ces contradictions, toutes ces couleurs, par ces hordes insensées, il n’est pas surprenant que l’esprit sensible flirte avec la déraison.
Au sein de ce grand vertige, de cette effrayante ivresse des sens et de l’esprit, de ce fantastique tourbillon, de nombreuses âmes fuient le courant et tentent de s’accrocher à leur tour à des éléments plus solides, plus certains : ils recherchent l’« objectif », l’« immuable », l’« absolu ». Mais, rapidement, ils réalisent qu’en ce monde tout semble glisser, que ces êtres et ces choses, entre les doigts, même les plus fins, dérapent, s’infiltrent et s’échappent. L’être cherche à poser un pied infaillible et fier sur une terre ferme, se donne de la peine pour découvrir une île : un refuge assuré au milieu des flots d’incohérence et de folie. Mais peut-être est-ce justement par la voie floue et déréglée, par le chemin du maelstrom lui-même, par le sillon lumineux du vortex de la folie qu’il peut se rendre le plus promptement à ce lieu de calme et de sérénité. Peut-être devrait-il se laisser emporter par la profonde et extravagante aspiration, – s’y jeter rempli d’une gaieté et d’une sagesse nouvelles ! – en éprouvant les transports exquis de la Folie ! « Descendez donc pour un moment de l’Hélicon, puissantes filles de Jupiter ! inspirez-moi : je vais prouver qu’aucun mortel ne saurait parvenir au Temple de la Sagesse, à ce temple sacré et merveilleux qu’on regarde comme l’asile impénétrable du bonheur, à moins que la Folie ne se charge de l’y conduire1 », écrivait Érasme.
« Mais, direz-vous, tout ceci n’est pas bien raisonnable ! » Mais qu’est-ce donc qui l’est ? – Confiez-moi votre secret ! Et épargnez l’effort de justification, car elle ne m’est pas indispensable !…
- Érasme, Éloge de la folie (Éditions Mille et une nuits, 2006), 59.
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