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Avec les années, lorsque l’âme n’a pas communiqué toute sa force, n’a pas donné toute sa mesure, lorsqu’elle n’a pas intégralement déversé sa substance, son essence, et exprimé complètement sa singularité, sa plénitude, une amertume implacable, terrible et lancinante s’éveille parfois : le regret d’une existence incomplète, inachevée, bâtarde — l’état de conscience qui ressent la profonde insatisfaction, l’indicible peine, l’extrême affliction qui accompagnent une stérile vie avorton.
Dans ces conditions, les âmes n’y rencontrent — au sein des jours passant — que le spectre accablant et figé de leurs potentialités jadis fraîches, de leurs espoirs autrefois naissants : elles prennent conscience de ce qui aurait pu être ; elles subissent l’expérience inouïe de la plus grande des pertes, — du gaspillage le plus effroyable. Au milieu de cette atmosphère morbide, les épaves errent, broyées par la férocité du Temps ; on les aperçoit constituer de formidables convois : des regroupements de créatures à moitié vivantes se forment, des natures poussiéreuses défilent durant des heures qui s’étirent — les esprits de l’abîme tirent leur cœur gros, leurs pas lourds et oppressés, « accablés sous le poids des heures présentes et sous le regret cuisant des années mortes1 ».
Comment en sont-elles arrivées là ? — Elles se sont laissées envahir, jour après jour, par le royaume des ombres, par le monde des conventions, des apparences et de la peur ; elles sont devenues, à force d’expositions insensibles, à la suite de douces imprégnations régulières, des « créatures-reflets », et, par surcroît des reflets bien pâles : des teintes livides, des êtres blêmes et amers. La coupe du temps s’est vidée, telle une grande bâtisse que les visiteurs désertent, une façade austère recrachant ses occupants ; personne n’est en mesure d’ignorer que le précipice à soif, et que sa soif est impérieuse et intarissable ! Et l’abîme se nourrit préférentiellement d’apparences, il faut le savoir ! L’obscurité avale, à petites gorgées imperceptibles, les lueurs affaiblies et vacillantes de l’espoir mourant : elle absorbe tous ces spectres dévitalisés, terrifiés et fuyants ; toutes ces bougies aigries, toutes ces consciences qui n’ont pas eu l’audace d’embrasser la vie, et qui, accueillent déjà dans leurs entrailles la noirceur, l’engloutissement, l’ultime passivité, abritent dans le sein même de leur propre petite flamme, de leur propre essence, l’Éclat souffreteux, la Nuance morbide, la Lumière crépusculaire, le Poignard ; toutes ces existences qui fuient par millions, par milliards, l’existence elle-même ! — l’obscurité ingère cet essaim d’êtres qui ont peur de vivre !
N’entend-on pas ces pluies de météores au cœur glacé, ses vies brèves qui s’embrasent en hurlant dans l’intimité de leur cœur, ces corps célestes qui passent en laissant des traces blafardes et des sillons fugaces sur le visage éternel et moqueur des secondes, ces étoiles filantes qui, dans un océan de tristesse, et, telles des bûches par trop humides noyées dans la souffrance, se consument lentement, progressivement et complètement ? Par quel miracle la multitude est-elle sourde, aveugle à tout cela ?
Est-il un remède ? — À la place des reflets pâles, des apparences mornes et usées — des couleurs authentiques et gaies ! Opposée à la funeste noirceur, à ces flots de souvenirs sombres, à ces mers d’amertume qui encerclent et qui pointent leurs lames vers ce cœur angoissé — la « belle humeur2 », la volonté haute et la grande « innocence3 » ! Face à la peur — l’indifférence, le défi même : la recherche de la peur !
Ainsi donc, il est une chose qu’il est nécessaire de dire — et encore davantage, d’entendre ! Il n’est jamais trop tard pour refuser de traîner tout bonnement sa carcasse ; jamais trop tard pour que la machine hurlante, pour que cette locomotive à vapeur encombrée, haletante, abandonne son effroyable convoi, pour qu’elle se déleste de ses wagons morts ; jamais trop tard pour cesser de répandre à travers les âges ses sillons superficiels, ses traînées noires. En outre, il n’est jamais trop tôt pour arrêter de survivre ; pour décider de Vivre4… Pour, sous le poids des ondes de souffrance, sous cette misère qui s’abat en averse, déployer des ondes de lumières vives, ouvrir son parapluie coloré : son humeur arc-en-ciel, son enthousiasme multicolore ! Enfin le moment est toujours propice pour défier le Temps ! — pour rire de lui ; mieux ! pour rire avec lui !
Riez camarades ! Et que cette noble gaieté et cette auguste innocence éclairent vos âmes !… illuminent vos vies !
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É. Zola.
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Friedrich Nietzsche, Aurore (Paris, GF-Flammarion, 2012), I, § 41, et V, § 440.
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Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain I (coll. Folio/Essais, Éditions Gallimard, 1988), 100-102, « Irresponsabilité et innocence ».
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À ce sujet, le chercheur en psychologie Mihalyi Csikszentmihalyi, spécialiste de renommée mondiale de la « psychologie positive », est l’auteur de : Vivre (Pocket Évolution, Éditions Robert Laffont, 2004, 1990) et Mieux vivre (Pocket Évolution, Éditions Robert Laffont, 2005, 1997).
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