L’état de choses, en quoi consiste le monde actuel, montre à quel point les grandes pensées ne sont plus en mesure d’assurer leur rôle architectonique ; la preuve habite l’actualité. La science, en élevant toujours davantage le niveau de sa réflexion, a fini par perdre la tête, attirée par je ne sais quelle sorte de désir de puissance incontrôlé, oubliant les paroles de Rabelais, que, sans la conscience, elle « n’est que ruine de l’âme » ; la raison, toute troublée, fonce tête baissée dans les systèmes de pensées destructeurs ; le « mal », est produit d’après une idée du « bien » qui ne cesse de se revêtir d’une clarté graduellement obscure. Profond est le trouble de l’intellect traversant le front de nos pays sillonnés de failles — de nos sociétés endormies en leur formidable frénésie, en une douce folie —, mettant au rebut l’importance et la valeur d’apprendre et, surtout, de bien apprendre, jetant aux oubliettes ses Goethes, ses Voltaires, ses grandes Lettres ; tellement, que rares sont ceux qui sentent les vibrations, les fusées montantes : ces périls latents, ces monstres grandissant, souterrains. Abreuvés d’informations de tous les types, l’homme sombre dans l’illusion d’une meilleure connaissance des choses, négligeant Montaigne lorsque celui-ci énonce qu’il « mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine » — il y a, comme l’écrit Valery, « l’illusion perdue d’une culture européenne », et une incapacité à « se servir des mouvements de [l’]esprit »… Au sein de la basse nef titubante, les greniers des cerveaux voient les flambeaux de l’espérance virer, rouler, tanguer et se déverser. L’avenir, même le plus proche, est un pays, un ciel si nébuleux (car si compliqué), si embrouillé, que les conjectures avoisinant la vraisemblance aujourd’hui, le temps d’un souffle vont se jeter dans la complète incertitude ; le jeu est tant instable, ses règles vaporeuses qu’il installe tout homme s’efforçant de percer les voiles du futur dans une situation où il doit tenter de prévoir l’orbite exacte d’une planète étourdie de chocs, stupéfaite : une ivresse qui, immanquablement, s’injecte elle-même dans les calculs du malheureux, produisant ainsi les conditions faisant que c’est à peine si, avec autant de désordre, d’incertitude, il devient possible de se fier aux probabilités même ! Le plafond s’écroule, le navire connaît le feu, mais rien ne change ; et cela ne change rien au fait que notre grand bipède, dans le jour comme dans l’obscurité, ne peut faire autrement que de marcher. Entre la passivité et le chaos qui menacent, sur le fil étroit de son histoire, les voilà ! le craintif, l’insouciant, l’innocent, le coupable, l’insensé… les voilà ! tous emportés par l’impulsion originelle, par ce vent qui couvre de givre, qui rend absolument givré, qui, mettant les gens de tous les villages dans le même bateau, les poussent comme un seul corps, à courir, à s’en aller de tous côtés. — Une certitude reste : fût-elle la plus parfaite de toutes les créatures, le serpent de sort, odieux, ne bougerait pas le moindre doigt pour elle.
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