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Observez ces esprits ailés évoluer. Ils ne se satisfont pas de la sécurité et du confort des murs, des toitures : des limitations de la structure et du contenu. En vérité, comment pourraient-ils rogner leurs propres ailes ? laisser, volontairement et joyeusement, leurs aptitudes et leur liberté se rétracter et s’atrophier ? Comment seraient-ils d’une quelconque manière en mesure de contredire la nature elle-même, d’opter pour une conduite qui serait contraire à leur physiologie ? Ces oiseaux de haut vol, ces êtres migrateurs, ont soif de vastes espaces et d’air vif ; ils sont continuellement en quête d’une atmosphère toujours plus claire, toujours plus fraîche, — toujours plus riche, et prodigue. Ils vivent sans cesse aux frontières : de la vérité, du goût, du possible. Leur zone de confort se situe dans les « extrêmes » ; en ce sens, ils sont les créatures des confins. Des exploratrices donc, des hardis aventuriers, des sentinelles — aux antennes imposantes ; et qui osent se perdre — dont la curiosité méconnaît les bornes, dont la volonté ne tolère pas la limite : même, leur détermination se joue de la progéniture de la limite, de ses restrictions. Leur conscience, de jour en jour, s’élargit, s’ouvre, se déploie ; leur âme éclot et s’épanouit avec constance, désintégrant à chaque nouvelle naissance, à chaque cycle, les délimitations archaïques, — les anciennes frontières.
Je veux parler de ces briseurs de cercles, de ces esprits qui « s’ouvrent » — à la connaissance, à l’expérience — et se libèrent, de ces « écarteurs », de ces fendeurs d’horizon. Mais que vois-je ! Ô contour désastreux ! contour fatal ! Comme tous ces cercles étroits et successifs où erre la multitude désoeuvrée éreintent, compriment, asphyxient ! Comme toutes ces lourdes et sombres ombres, comme certains horizons, veulent enlacer, couvrir de caresses, délivrer des baisers qui accablent et emprisonnent ! Avec quel désir cette joie ardente, irrépressible, aspire à ensevelir les âmes sous de douces liaisons fatales !
Il est des besoins profonds qui requièrent de véritables solitudes, même — et surtout — vis-à-vis des démarcations ! Les instincts réclament le grand élargissement et des trouées en multitude à même le tracé des cercles — de nouvelles percées… des éclaircies… des échappées sont invoquées ! les doux rayons sont exigés ! L’esprit a faim de prodigieuses étendues, d’inconnu, de formes neuves, de cadres moins rigides, de fluidité, de métamorphoses — de fluctuations régénérantes, de lueurs inédites ; de structures émergentes, d’aurores naissantes !
Ainsi la crise de l’esprit dévoile la nature de son trouble : son problème de type « géographique ». En effet, ce sont les délimitations artificielles qui sont en cause : ces grandes lignes épaisses et baveuses tracées par des doigts grossiers et apeurés — par des prolongements articulés de consciences désarticulées ; par des doigts « humains, trop humains1 »… L’esprit connaît le cachot depuis que les mains folles se sont mises à gesticuler et à dessiner les cercles cannibales autour de lui. Un cercle ici ; un autre là, et déjà il s’était enroulé, emmêlé : il était circonscrit ! Déjà l’immense voile au quadrillage d’acier se jetait sur sa face stupéfaite, et un « paysage » encombré, obscurci par les frontières innombrables — lesquelles, à compter de ce moment, ont commencé à pulluler — commençait à se dessiner et à obstruer la vue de cette bête qui se croyait artiste… Le soi-disant créateur s’est laissé enfermer à l’intérieur de lui-même, et de son propre fait par surcroît ; inconscient de la présence des serrures, et encore davantage de l’existence des clefs… La sortie l’entoure toujours, mais il l’a oubliée ! Et, chose des plus curieuses, au sein du grand aveuglement, on continue, à notre époque, à boucher sa vision — toujours plus de barrages et d’obstacles sont conçus et posés. Pire ! ces concepteurs de chimères, ces bâtisseurs d’empires, d’illusions, s’enorgueillissent de leurs constructions, de leurs « créations » !
Mais comment en est-on arrivé là ? Je veux dire, comment une sensation aussi nocive a-t-elle pu se faufiler à travers les âges et, à chaque fois, trouver, d’une part, un endroit où s’inscrire et, d’autre part, une zone à circonscrire ? Bref, comment a-t-on pu laissé l’esprit enfermer la vie ? la restreindre à ce point ! la contraindre, ô combien ! la comprimer, — l’étrangler !…
- Titre de deux ouvrages de Friedrich Nietzsche : Humain, trop humain I et Humain, trop humain II.
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