Dans les cœurs les plus tendres, coulent ordinairement les plus chaudes laves de la colère. La vive émotion gronde dans la cheminée, la matière en fusion circule dans les artères de l’être, et, quelquefois, aucune des pièces de la demeure n’est épargnée. Le nouveau maître, terrible, envahit les espaces et s’installe dans la durée ; en le voyant fulminer les bourrasques s’épanouissent ; et souhaitant punir le monde, dans une attente lui semblant interminable, il souffle sur ses propres flammes, les soulève : l’incendie se propage, et à travers l’oeil du possédé, ouvrant la fenêtre, jette sa cruelle fureur, son affreuse ardeur sur la pauvre victime — ce jour-là, une innocente passante est calcinée. Il est des forces inouïes à ce point, renversant le soi en sa propre maison1, que l’on ne songerait même pas à les apaiser. Toutes ces colères rouges, incandescentes, ou bien noires, carbonisées… rentrées ou déversées… révèlent la nature animale de l’humain en proie à ses émotions les plus intimes. Certaines influences dévoilent et renforcent, tandis que d’autres trompent et dépossèdent ; il est les colères saines et justes, et celles intoxicantes et iniques. Ainsi, face au déchaînement des éléments, l’hôte devra parfois se montrer accueillant et bienveillant en vue de réveiller sa puissance, d’exciter la vie et le vrai ; et d’autres fois faire parler la révolte, la « contre-colère2 » afin de dominer l’assaillant, de le réduire. Mais on sous-évalue, depuis des temps immémoriaux, l’importance du sentiment de fureur ; pirement : on le bannit de sa patrie, du domaine de la sagesse parce qu’il est « par trop toxique », dit-on. On a oublié la nuance, l’ambivalenz — « du latin ambi, “tous les deux”, et valentia, “puissance, valeur” » (Ac. 1992) —, la pluralité, la complexité inhérente à toute chose, en toute chose. On a négligé ce principe : certaines tempêtes méritent davantage de vents — des vérités naissent et croissent en tout lieu, et ne réclament, pour émerger à la conscience, que du temps et du respect, et ce, quelle que soit la nature du terreau — alors que d’autres ne sont (presque) faites que pour qu’on les fasse taire, pour être foudroyées ! — Et de tout ceci dépend la qualité de l’atmosphère à venir… la bonne récolte… le favorable devenir. Car en effet, il ne s’agit pas ici d’ensevelir des consciences et des villes sous des coulées furieuses et irrésistibles — à moins que cela soit exactement, « justement », ce qui est requis ! —, mais, pour l’individu, de se mieux connaître, de réagir et d’agir d’une manière autre : pour une fois — moins molle, moins vaine, moins fausse, moins… folle !
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… le moi n’est pas maître dans sa propre maison. Freud.
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Gaston Bachelard.
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