Photo © iSockphoto.com / maiteali
Pecunia non olet (« l’argent n’a pas d’odeur ») : le vieux dicton latin répand toujours et partout la « fraîcheur » de son parfum…
L’argent est un bon serviteur et un mauvais maître : combien passeront encore à côté de ces mots révélateurs sans même les entendre, ni les voir ?
Et le plus fondamental L’argent ne fait pas le bonheur : message, avertissement négligé et moqué par la majorité sous prétexte qu’il n’exprimerait qu’une idée naïve, voire futile et sotte.
Trois expressions à propos desquelles l’auteur et entrepreneur américain Jim Rohn a en quelque sorte résumé sa pensée lorsqu’il a écrit dans son ouvrage « Seven strategies for wealth and happiness » :
« Si l’argent devient l’objet de votre amour et que vous poursuivez la recherche de la fortune aux dépens d’autre valeurs, vous aurez perdu et non gagné1. »
Le Dictionnaire de l’Académie française défini l’argent comme : « Ensemble des biens, richesse, fortune2. » Mais l’individu peut accumuler autant qu’il le souhaite, il n’en demeure pas moins vrai que le gain d’argent peut appauvrir — comme l’a énoncé Rohn. Dans le même esprit, Friedrich Nietzsche évoque « la possession [qui] possède ». À ce sujet il a dit :
« La possession ne rend l’homme indépendant, plus libre que jusqu’à un certain niveau ; un degré de plus, et la possession se change en maître, le possesseur en esclave ; il doit lui sacrifier son temps, sa réflexion, et il se sent dorénavant obligé à certaines fréquentations, cloué à un lieu, incorporé à un État, tout cela, peut-être, à l’encontre de son besoin le plus intime et essentiel3. »
La population générale, d’une façon manifeste, prend pour argent comptant les idées communes sur la signification, la nature de l’argent. Nos sociétés l’ont érigé en nerf de la guerre ; mais quelle est sa véritable valeur, si ce n’est celle qu’on lui accorde ? À ce propos, l’économiste et auteure américaine Hazel Henderson a déclaré, non sans ironie :
« Les peuples sont la richesse des nations, voyez-vous : les ressources de l’écosystème et une population intelligente, efficace et créative, telle est la richesse des nations. Pas l’argent. L’argent n’a rien à y voir. L’argent n’a aucune valeur ; tout le monde sait que l’argent n’a pas de valeur. Je fais des séminaires sur l’argent et je les commence toujours en brûlant un billet d’un dollar et en disant : “Pour allumer le feu, c’est parfait, mais comme richesse, c’est nul. C’est juste un système de marquage pour nous aider à suivre les transactions4.” »
Or, cela ne requiert pas d’insurmontables efforts d’observation et d’analyse pour constater que nos sociétés sont peuplées d’hommes et de femmes d’argent qui le promeuvent au rang d’idole — qui lui vouent une sorte de culte. Tintements de pièces qui résonnent dans les cerveaux, bruissements de billets de banque animés par les vents fous, véritables tempêtes sous les crânes : habituez-vous compagnons ! voici venu le nouveau spectacle des temps modernes ! lequel met en scène cette dame société avide, vénale, obsédée, aveuglée, — achetée !
Dans ce contexte, il est d’autant plus déplorable de se rendre compte que les gens portent sur eux beaucoup d’argent mignon pour des fantaisies, et encore plus d’argent mort : ce sont ces idées étouffées, ces projets ensevelis, ces entreprises oubliées — ces pensées valables pour leur propre existence et pour leur communauté ; ces pensées délaissées, mort-nées.
Nos machineries sociétales donnent vie et alimentent l’aristocratie d’argent : voici nos ploutocraties — représentées en grande partie par ses féodalités financières omniprésentes, toutes-puissantes — issues de l’argent et le servant à leur tour hypocritement, dans un aveuglement consenti, délibéré. D’innombrables organisations bourgeonnent, lesquelles, loin d’encourager la réflexion, la sagesse, la créativité, l’innovation et le don, reposent essentiellement sur le socle de la spoliation : celle du peuple, des nations.
Cette ploutocratie rit au nez des timides tentatives démocratiques encore bien malingres. Les milieux des affaires, du pouvoir, de la finance constituent ces puissances d’argent qui étendent leurs tentacules sur les structures sociétales publiques, et in fine dans les sphères privées, à travers les destinées humaines.
La population, les mouvements, les résistances multiples et fragiles se heurtent à l’immense mur d’argent et à ses gardiens immenses, à ces titans, à ces cerbères, lesquels, animés d’un sentiment de puissance en rapport avec leur taille, s’évertuent à détruire les moindres velléités d’affrontement de ces « petites bêtes » arrivant en nuée. Les citadelles sont prises d’assaut en pensée, mais les soulèvements populaires sont par trop anémiques, maladroits, vacillants, éparpillés, pour être en mesure de défier les colosses rieurs — les cadenas, les murailles, les remparts ne vont pas fléchir de sitôt.
La démocratie — a-t-elle jamais existé ? — est morte ; le pouvoir de l’argent est roi dans ce monde infecté, vicié, dépravé, qui fait argent de tout.
Et comme la foule semble s’en réjouir, alors à la seule fin de ne pas dépareiller, de ne pas détonner — puisqu’il n’est pas de « bon ton » d’agir autrement dans nos sociétés conformistes —, disons-le haut et fort tout en rejoignant le vaste choeur — qui saigne — : « Vive le roi ! »…
Mais nous autres pensons que l’individu possède des voies de libération sous-estimées : celles de la raison, de la liberté, de la contribution, du don. Puisse-t-il entrevoir que l’argent n’est qu’un simple concept, une modeste définition humaine, une notion artificielle qui peut avoir — lorsqu’elle est comprise et éclairée par une pensée sage — une utilité réelle, mais qui peut aussi constituer un symbole « métallique », une cage effroyable.
Combien devront encore, menés à la baguette par de ridicules paluches s’agitant, tramant dans l’ombre, grossir les rangs de ces foules qui croupissent derrière les barreaux de ces constructions mentales ? Je veux parler de ces cellules froides, déshumanisantes, aliénantes, véritables cachots pour les consciences serviles, véritables domaines, royaumes des puissants ; puissants à leur tour mystifiés, esclaves…
« Anne! Anne! Que devenez-vous parmi tant de piètres besoins et de mesquines nécessités? L’argent! Les sous! Les billets de banque! Ah! Seigneur! Où sont les jardins de votre Eden? … »
Miomandre, Écrits sur de l’eau,1908
- Jim Rohn, Stratégies de prospérité (Québec, Un monde différent), 119.
-
Dictionnaire de l’Académie française, 9ème édition disponible sur
-
Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain II (coll. Folio/Essais, Éditions Gallimard, 1988), 141-142.
-
Propos d’Henderson rapportés par Mihalyi Csikszentmihalyi dans son ouvrage La créativité (Paris, coll. Réponses, Éditions Robert Laffont, 2006, 1996), 279.
Autres sources :
– Deng Ming-Dao, Le Tao au jour le jour (Paris, Éditions Albin Michel, 2002, 1992), 218.
– Dictionnaire Trésor de la langue française informatisé (TLFi), disponible sur
Laisser un commentaire