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Ce que Kazimierz Dabrowski (avec sa théorie dite théorie de la désintégration positive1), Bernard Stiegler (mobilisant des concepts2 relatifs à l’emploi, au travail, aux révolutions numériques et au « pharmakon »), Mihalyi Csikszentmihalyi (lorsqu’il réfléchit sur la notion de « flow » — « flux » — et explore le domaine de la créativité3), Friedrich Nietzsche (quand il écrit que « la tâche de l’histoire est de servir d’intermédiaire entre eux [les géants, les génies], pour, ce faisant, constamment susciter et soutenir l’éveil de la grandeur4 »), Ken Robinson (dès lors qu’il encourage les individus à chercher et à trouver leur « élément5 »), Seth Godin (au moment où il intitule son ouvrage : « We are all Weird6 » — « Nous sommes tous singuliers » —), Richard N. Bolles (lorsqu’il crée et développe sa « Flower7 » — « Fleur » — comme outil pour la connaissance de soi, adapté au monde du travail) et tant d’autres essayent de porter en pleine lumière, c’est l’importance de l’individuation au sein des sociétés humaines.
Il est un fait : que chaque être aspire simultanément à l’individualisation, qui est une séparation, et à l’intégration (au groupe), qui est une union. Et comment pourrait-il en être autrement puisque chaque esprit ne devient lui-même qu’en acceptant et affirmant de jour en jour sa différence, qu’en se distinguant, — puisque ce n’est que par cette « distinction » qu’il est et devient ce qu’il est ?
Ce dont il est question, c’est d’une évolution favorable, d’une sorte de « désintégration positive » (au sens de Dabrowski) des anonymes, d’une transformation de cette foule en êtres uniques. Et cela ne peut se réaliser que par une forme de contribution, à travers un travail véritable — lequel est d’une nature complètement à l’opposé de celle de l’emploi, comme le montre de façon détaillée B. Stiegler dans La société automatique —, que par la mise en œuvre de leur propre existence en tant qu’oeuvre, et lorsque je dis : œuvre, je considère le terme d’après l’acception suivante : l’« ensemble des créations d’un artiste8 ». Mais oeuvrer nécessite de se réaliser soi-même et requiert au préalable une prise de conscience : de son unicité, de son individualité véritable — de sa singularité.
En outre, l’homme étant ce qu’il est, c’est-à-dire un animal social, l’enjeu se situe également sur un plan bien plus vaste que celui de l’âme individuelle. — Cela concerne la volonté des esprits à oeuvrer ensemble et pour l’ensemble, afin que, à la place de sons discordants, une symphonie se produise : cela implique de faire jouer et s’exprimer des unicités, non pas claustrées et séparées, mais évoluant avec un bel ensemble. Et cette évolution est tout à fait contraire à ce mouvement d’ensemble totalement réglé, ordonné et froid, ce mouvement qui, exilant les inclinations et les talents personnels, véhicule la froideur du mécanisme.
Une humanité qui se mouvrait telle une artiste donc, engendrant des créations, des productions authentiques ; une société davantage vivante, saine, épanouie, qui abriterait en elle, pour que cela soit réalisable, un processus favorisant un accroissement du degré d’individuation, — dans une globalité se complexifiant continuellement.
Mais pour cela, encore et toujours, l’âme doit d’abord se rendre compte de son essence particulière, de son individualité intime, de sa spécificité, de son exceptionnalité.
Ce développement de la personnalité, ce procès que j’évoque, est possible et probablement fort souhaitable car il donne la vie aux potentialités humaines tel un sculpteur animant la pierre (potentialités qui peuvent, certes, être nuisibles, mais aussi prodigieusement bénéfiques), il stimule le « connais-toi toi-même » et incite à la profonde réalisation des individus, à leur propre réalisation.
En somme, qu’est-ce donc qui est en jeu ? — L’avenir de ce que l’esprit possède de plus valable et, par conséquent, ce que la culture, l’éducation, les sociétés humaines réalisent pour favoriser son expression, ce que l’humain élabore pour permettre à ses éléments singuliers de s’épanouir et de s’intégrer au sein de ce système (que l’on souhaiterait viable et favorable) unicité-ensemble, — individu-société.
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Robert Zaborowski, « Kazimierz Dabrowski – l’homme et son œuvre », Académie Polonaise des Sciences, disponible sur :
www.academie-polonaise.org/pl/images/stories/pliki/PDF/Roczniki/R9/zaborowski.pdf.
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Bernard Stiegler, L’emploi est mort, vive le travail ! [livre numérique], 2015 et Bernard Stiegler, La Société automatique : 1. L’avenir du travail [livre numérique], 2015.
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Mihalyi Csikszentmihalyi, La créativité (Paris, coll. Réponses, Éditions Robert Laffont, 2006, 1996).
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Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles I et II (coll. Folio/Essais, Éditions Gallimard, 1990), 155.
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Ken Robinson et Lou Aronica, L’élément [e-book] (Paris, Éditions Play Bac, 2013, 2009) ; et Ken Robinson et Lou Aronica, Trouvez son élément [e-book] (Paris, Éditions Play Bac, 2015, 2013).
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Seth Godin, Nous sommes tous singuliers (Les Éditions Diateino, 2011, 2011).
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Richard N. Bolles, What color is your parachute ? (Ten Speed Press, Revised Edition, 2014).
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Dictionnaire de l’Académie française, 9ème édition disponible sur
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