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La vision que l’on a de la réalité est ordinairement fragmentée, classifiée, catégorisée : le réel est découpé en petits morceaux, l’image est morcelée, ses parties sont séparées, éparpillées — l’humain désorganise le tout, le disperse, le rend flou et, ce faisant, il réunit les conditions pour l’apparition et la persistance d’une représentation mentale confuse, qui se brouille, et s’éloigne.
En séparant les parties du tout et en ne les considérant que séparément de celui-ci, c’est la nature même des choses qu’il tranche : il saisit ce qu’il croit être le réel, ampute ses bras, ses jambes, ignorant que par là, c’est sa compréhension des choses qu’il guillotine.
C’est ainsi que, négligeant la « nécessité de relier1 », à travers une illusion toujours plus profonde, il progresse… Cette « progression » est une bonne illustration de cette idée d’Edgar Morin selon laquelle « il s’est développé […] une intelligence aveugle aux contextes et qui devient incapable de concevoir les ensembles […] dans un monde où tout est en communication, en interaction2… ».
C’est la complexité du monde que cette intelligence ne parvient pas à concevoir et, par voie de conséquence, c’est la nature même de ce monde qui lui échappe. Les pièces du puzzle étant examinées, une à une, et cela sans que l’esprit ne s’intéresse au dessin, la conscience ne peut être en mesure de percevoir et de se figurer les liens existant entre les divers éléments : les forces, les relations qui unissent et qui forment la grande image — une image non pas figée, mais produisant ses créations inédites, se transformant, évoluant continuellement, une image emportée par la flèche du temps et vibrant au rythme de l’expansion, des métamorphoses et des émergences.
Finalement, en dépit de l’accumulation des informations, c’est l’idée que l’homme se fait de lui-même qui devient progressivement plus incomplète, plus parcellaire, plus amoindrie, c’est son essence même qu’il comprend de moins en moins, et qui, lui semble-t-il, le fuit.
L’oeil de la Raison, malgré ses vastes télescopes pointés vers les hautes sphères et ses microscopes installés dans ses entrailles, voit trouble. — Malgré les développements de l’esprit, malgré le progrès, oubliant les liaisons, les connexions, la globalité, il ne peut être que le témoin d’un univers extérieur et d’un univers intérieur tendant tout deux vers l’invisibilité. Et comment pourrait-il en être autrement, puisque le regard actuel est victime, habituellement, de saccades importunes, de cette maladie qui empêche de bien voir, qui interdit d’embrasser la totalité ? L’homme moderne est victime d’un terrible tremblement, d’un accident : d’un naufrage — épistémique, ontologique.
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Boris Cyrulnik et Edgar Morin, Dialogue sur la nature humaine (Coll. l’Aube poche essai, Éditions de l’Aube, 2010), 12.
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Ibid., p. 13.
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