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Un homme marchait dans le désert. Il venait d’assassiner son chameau à force de l’obliger à supporter un chargement trop lourd. Son esprit égaré et seul se consumait lentement sous l’écrasant fardeau, sous la misère humaine lorsque, brusquement, une mystérieuse créature apparut devant lui et parla ainsi :
« Le curieux animal progressera-t-il un jour débarrassé de son inconcevable étourderie ? Marchera-t-il sur des sentiers lavés de sa sueur répugnante, de sa bêtise dégoulinante ? sur ces voies propres à l’élévation, à l’authentique joie, à la véritable progression ? sur ses chemins gracieux, sur ces allées ailées ?
Cette évolution que je viens de décrire étant peu accessible à la plupart, c’est là que j’interviens, moi, la Folie bienveillante. Je baigne les âmes qui, dans mes eaux caressantes, dans ma douce fraîcheur veulent bien s’abandonner. Je les inonde de mes ondes délicieuses, j’ensevelis leur amertume, leurs pensées sombres – j’engloutis leur désespoir ; dans mes bras, leur cœur s’anime : il oublie le grand dégoût, il apprend à vibrer à un rythme différent, il embrasse une espérance neuve.
À bien regarder, même le sage qui s’éloigne vers les hauteurs éclairées ne fait l’expérience que des variations de mes degrés. Il ne le sait mais, les bribes de la connaissance, les possibilités et les promesses de la créativité, l’art même, ne sont, quand il accepte ma présence, que des fruits supplémentaires de ma bonté – les fruits de la Providence !
Eh ! je sais m’adapter aux besoins de mes enfants ! Et si je ne suis pas victime de leur propre folie, de leur indifférence, s’ils ne s’infligent pas les pires peines en choisissant de me rejeter, je saurai bien leur montrer, et leur prouver, que je possède l’art de les combler !
Mais une chose est indispensable pour que de mes faveurs ils puissent bénéficier : qu’ils respectent leur mère ! Car c’est en cherchant à goûter les mystères de ma nature, que les humains, débordants d’une curiosité malsaine, repoussant mes dons et s’égarant sans cesse courent grand risque de connaître la ruine – de sombrer silencieusement, doucement et sûrement.
À trop se prendre au sérieux, à oublier la légèreté, à ignorer la douce cadence de l’existence, la bête, éblouie par la vacuité, laisse les pensées pernicieuses, les considérations-parasites croître dans son sein et aux dépens de sa substance. À brûler d’éprouver les excès défavorables, c’est la matière grise qui se laisse duper, se fait aspirer – c’est la gaieté des vies qui, dans le doux silence de l’inconscience est absorbée.
Pourtant il n’y a, aveugles mortels, qu’une seule chose qui mérite d’être véritablement considérée, qu’un seul être respectable, en tout temps, en tout lieu. Ne l’apercevez-vous point ? Suis-je donc à vos yeux invisible au dernier point ? Qu’importe ! je te ferai taire, impatience ! et j’attendrai la durée nécessaire : que le premier Homme approche et me reconnaisse, et que de ses mains sensibles considérant ma juste valeur, il m’élève des autels. Et déjà un espoir inédit m’envahit : l’apaisante idée qu’une créature humaine soit un jour capable de me louer, de m’honorer, de m’adorer ; l’espoir de pouvoir lui offrir ce qu’elle a toujours au fond désiré et continuellement tâcher de refuser ; l’espoir de ce moment où, au milieu de l’humilité ses doigts écartés vastement, j’y déposerai l’enthousiasme, la gaieté : mes neiges éternelles, mes éternels présents. »
Pour la première fois, l’Homme, transfiguré par ces paroles qui continuaient à jaillir dans son esprit retrouvé, perçut une brise inouïe courir sur son visage, entrer et se répandre dans son âme. Pour la première fois, il ressentit la légèreté de l’air, le délicat et frais parfum de la vie. Et c’est alors qu’il comprit… C’est alors que son cœur commença à s’ouvrir, à sourire, et que toute sa colère, toutes les dunes de misères, de néant, de faiblesse qui l’habitaient s’inclinèrent, s’aplanirent, – et roulèrent dans la poussière.
Pour la première fois, un homme ne se sentit plus seul parmi les grains de sable.
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