1
Les ondes. — La Terre poursuit sa course paisible autour de l’astre lumineux, les autres hommes continuent à rire, à hurler, à pleurer, mais ce qui compte, aujourd’hui, à nos yeux, a lieu à l’intérieur de nous-mêmes : les réactions qui se produisent en notre propre cœur, la lumière émanant du tréfonds de notre propre corps, l’énergie gisant dans le silence de l’être. L’heure est venue de sonder son âme, d’y plonger, d’écouter les ondes. De se préparer à accueillir la souffrance, la joie, l’aléa, — sans se perdre.
2
La fleur se meurt. — Voyez ces êtres, ne faisant, à l’écart du jardin, que traîner, dans l’obscurité, le flou, le vague. Et pendant ce temps la fleur croît, appelle, espère. Las ! les oreilles folles n’entendent déjà plus, elles qui sont à la fois si proches et si loin, elles qui n’ont d’yeux que pour d’autres paroles. Les consciences éperdues, courant dehors la vie, ont cru voir ailleurs de plus verts pâturages et entendre des voix plus claires ; et c’est, non pas la lumière qui les accueille désormais, mais dans le noir qu’ils ruminent pour jamais ! Mais qu’importe tout cela ? Dans l’esprit du troupeau égaré, qu’elle importance revêt la vérité vraie, la vie réelle maintenant ? Ainsi, à la question : « Aperçoivent-ils même la sève qui s’enfuit, la fleur qui se meurt, la vie désespérée qui s’échappe ? », il nous est possible de répondre. — On peut fortement en douter — et croire ce doute, sur parole !
3
Immersion ou la vie dans les grands fonds. — Auras-tu assez de force pour explorer les recoins de ton âme, ces endroits éloignés de la terre, de la surface, de ta conscience, ces lieux où vivent tes peurs, tes désirs, tes aspirations les plus hautes, où, sans le savoir, tu as caché tes trésors inestimables, tes pensées de valeur, tes facettes originales, ta belle essence, ta palette aux innombrables couleurs ? Abriteras-tu assez d’hardiesse pour naviguer dans cet étrange monde des abysses ? Ici, les rayons des sociétés ne sauraient y descendre, et les entités luminescentes ne sont visibles qu’à tes yeux. Dans le fond des choses, en pleine nature, au cœur de la limite inférieure des océans, le navigateur solitaire, à distance des côtes, respire pour la première fois ; un air inédit, riche, pur. Le phénomène est singulier, mais ne surprend presque plus, car, cela est connu : ses poumons n’ont vécu que pour ce jour — pour éprouver les plus grandes profondeurs, pour savourer les joies les plus étonnantes… pour goûter l’immersion ! Organismes benthiques ! oserez-vous « descendre dans ces régions sous-marines, où gisent les passions vaincues, les monstres informes, les souvenirs mal éteints1 » ? Oserez-vous visiter tout le relief sous-marin, vous enfoncez dans la forêt mystérieuse, accepter la gracieuse invitation ? Oserez-vous vous laissez avaler par la douce pente, par les flots intimes, au sein des secrets enfouis ? Il est des espèces qui, afin de poursuivre leur route, ne disposent d’autres voies. La nature leur a imposé ses conditions et, soumis à ses lois, elles n’ont d’autre choix que de partir pour les grands fonds. C’est heureux, car, tandis que les spectateurs — la foule curieuse, effrayée par la scène — les voient s’engager dans l’onde terrifiante, c’est animées d’un enthousiasme insoupçonné, que les âmes hardies, les remarquables exploratrices, se jettent dans l’avenir, dans leur substance, dans leur élément.
-
François Mauriac, Journal [e-book] (Editions Bernard Grasset, 1940), empl. 307.
Photo © iStockphoto.com / MC_Noppadol
Laisser un commentaire