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Comment en arriver à ce que les individus se mettent à creuser les choses, à donner joyeusement des coups de pioche dans le linceul dont ils recouvrent le monde, à rassembler toutes leurs forces afin de lever un coin du voile de la réalité (pour infime qu’il soit), à tenter de percevoir par-delà les préjugés, au-delà de leurs représentations et évaluations habituelles, de leurs prémisses douteuses, incertaines, — à reconsidérer les fondements même de leur construction mentale, de leur petite cabane perchée sur des assises bien mal assurées ?
Quelles conditions réunir pour que l’on « saisisse » la grande mystification, le vaste grillage qui règne sur les existences et comprenne les limitations supplémentaires imposées aux sens, aux émotions, aux sentiments, à l’imagination — pour que l’on devine la nature complexe et fugitive de cette expérience en partie chimérique qu’est la vie ?
Et puisqu’il est question de nature : de quelles natures sont les circonstances les plus propices à la prise de conscience de cette géante main humaine, de cette main prodigue, libérale, de ces doigts charmeurs — auxquels on ne résiste ordinairement pas — qui caressent, séduisent, fascinent les âmes, qui, sur toutes les représentations, sur chaque impression sèment leurs étiquettes avec leur lourde voix grave : « Maintenant — je te nomme Présent !… Ici et là-bas — votre nom est Espace !… plus loin — tu es le Progrès !… Toi, je te vois clairement — tu es Vérité !… et toi je te sens distinctement — tu es Liberté ! »…
En somme, quels sont les moyens les plus sûrs, les procédés qui, en occasionnant leur effet, permettraient de détromper l’esprit de ces innombrables opinions insensées — ces convictions qui abusent sans vergogne de leur hôte —, de cette folie habitée par ces êtres de raison, c’est-à-dire par ces choses qui ne sont pas réelles, ces choses qui sont seulement des représentations, des créations de l’esprit ?
En tant qu’observateurs de ce spectacle accablant, est-il possible de ne pas s’émouvoir à la vue de ces chimères hurlantes s’engouffrant dans tous ces cranes, et, après avoir fait l’expérience de cette « vision » effroyable, de renoncer à charger et à faire des trouées dans ces cerveaux peuplés d’ombres, d’évaluations et de signes fuyants, — dans ces forêts luxuriantes de conviction-mirage enfantant leurs sociétés, leurs univers, leurs galeries souterraines ? — Sommes-nous en mesure de feindre l’indifférence devant toutes ces consciences qui se forment, devant toutes ces âmes obscurcies qui se déforment, — face à tous ces esprits miragineux qui pullulent et se fanent un à un ?
Beaucoup d’efforts et de temps sont consommés pour livrer des réponses, et encore davantage pour les avaler. Mais n’y a-t-il pas urgence à ralentir : à tout d’abord inspirer, à s’aérer et à déterminer les bonnes questions ? — La qualité des questionnements ne prévaut-elle pas sur la quantité des réponses ? A-t-on le temps, je veux dire prend-on le temps… ce temps nécessaire au recul, à l’élargissement, au mûrissement des interrogations ? Et si finalement les fruits les plus merveilleux étaient avant tout des points d’interrogation bénéficiant d’une maturation lente et exceptionnelle ? des signes de ponctuation grands, forts et redressés, des entités sereines de la plus haute qualité, de la plus belle pertinence, — de la plus élégante courbure ?…
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