1. Bibliothèques.
Ceux-là me sont particulièrement supportables, qui, en âmes prudentes, pudiques et silencieuses, au-dedans de soi se recueillent à l’intérieur des temples, se baignent dans les rayonnages lumineux.
2. Les peintres de l’obscurantisme ou l’incohérente renaissance.
Il se trouve un type d’individu déconcertant : je les appelle les « noircisseurs de vérité ». Ils se baladent tels de grands pinceaux bien ronds dégoulinants, et répandent sur chaque parcelle de lumière, sur chaque espace du réel leur substance épaisse et opaque. On croirait que la grande noirceur est leur fin, que la toile du monde est la leur et que celle-ci ne sera valable que quand ils l’auront recouverte de ténèbres, quand ils auront vomi leurs entrailles.
3. L’horticulteur.
Je vois ce constructeur de tables rases. Ce qui l’intéresse, c’est la qualité de la surface. En ce sens, c’est un horticulteur averti, un psychologue distingué ne tolérant pas les mauvaises herbes et la malpropreté. Ce qui puissamment l’importe ? La lutte contre la stérilité et l’insalubrité, la qualité de son sol et la noblesse des idées qu’il y plante, la profondeur des racines ainsi que la hauteur des titans émergents, tout enfin favorisant la profusion et la qualité de ses fruits : la valeur de ses créations et la création de valeurs.
4. Deux sortes d’animaux.
Mais comment peut-on accorder de l’importance au jugement de ces individus ? Eux qui ne connaissent que les gens de leur espèce : les animaux cadavériques ! Comment en qualité d’anatomistes citadins pourraient-ils avoir la moindre idée de l’existence et des propriétés de cet autre sorte d’animal, infiniment plus rare, infiniment plus distingué, pourraient-ils même sentir ce que sont ces esprits libres gambadant au grand air, naviguant sur les sentiers ?
5. Grenouilles australiennes.
Pour les semeurs de doute que nous sommes, il n’est point d’autre possibilité que de se laisser pousser des ventouses, et d’imiter ces grenouilles australiennes1, lesquelles se cramponnent dans la cuvette des toilettes lorsqu’avec violence on leur déverse sur le crâne des vagues pestilentielles de méchancetés et d’injures. — Ils auront beau tenter par tous les moyens de nous arracher notre tête… nous ne lâcheront rien ! — ni la raison ni l’espérance ! — « le rocher et l’homme » (V. Hugo) !
6. Le dégel.
La crise de l’esprit prodigue ses vents glaciaux sur ces âmes qui déjà gèlent et se fissurent. Les consciences commencent à s’agiter, effarées, mais, sous le grand froid ne devraient-elles pas plutôt se blottir les unes contre les autres, se cristalliser : ne devraient-elles pas se « ressaisir », et regrouper leur esprit morcelé, dispersé ? — À quel moment cette Terre reprendra-t-elle ses esprits ? Et à quel moment cet esprit, devenu alors lucide, s’assurera-t-il de sa propre survie ?
7. Du bon usage de la bombe.
Ah ! Ce ne sont pas que des brutes affreuses ! Allons, admettons que l’altruisme réciproque existe, et que c’est heureux pour nous ! Aussi n’est-il probablement point indispensable de larguer une lourde bombe sur ce monde. Leur conduite est pitoyable, mais, par bonheur, les gènes ne sont pas les seuls à agir : opère également la psychologie et, outre celle-ci, se manifeste la culture. L’espoir qu’un gradualisme parmi les consciences puisse se développer, même s’il est faible demeure. Ainsi, compagnons observateurs, réjouissons-nous encore, tant que cela est possible ! de cette vision fascinante, — de cette attraction humaine !
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Allusion au primatologue Frans de Waal qui écrit : « Et je me suis senti comme une grenouille des toilettes pendant les trois dernières décennies du xxe siècle. Je devais m’accrocher désespérément chaque fois que sortait un livre sur la condition humaine, que son auteur fût biologiste, anthropologue ou journaliste scientifique, car la plupart de ces ouvrages défendaient des idées absolument incompatibles avec ma vision de notre espèce. » Frans de Waal, Le bonobo, Dieu et nous [e-book] (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2013), empl. 715.
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