1
Écroulement, ruines et reconstruction. — Au départ, une agitation interne est présente, un déséquilibre, un trouble, un besoin, négligeables d’abord, puis immenses : une formidable soif qui ne se supporte plus elle-même. L’individu oscillant dangereusement tente de retrouver la stabilité ; à cette fin, il utilise des piliers mentaux nouveaux, et ce, quelle que soit leur composition, leur teneur en vérité. Peu à peu l’édifice de sa personnalité voit apparaître ici et là de grosses colonnes inédites, dont les dimensions croissent, et qui sont, avec le temps, de plus en plus défectueuses, fragiles et fausses. C’est l’architecture de l’ensemble du système de pensée qui, pendant que les yeux de son hôte ne voient plus que ces éléments émergents, ces matériaux frais, pendant que celui-ci se figure toujours davantage l’enrichissement de son être, sa complexification, son amendement, se dégrade, s’avilit, et s’affaisse. Le bon sens, l’esprit critique, le doute s’effritent telles de vieilles pierres abandonnées, de vieux murs délaissés, et les matières néfastes entraînent désormais dans leur chute le reste de la structure : les nobles substances, les bons éléments, les favorables parties constituantes. — Si des mesures radicales ne sont pas prises, tout peut finir par s’écrouler sous le poids des idées pernicieuses, des pensées illusoires, des conceptions viciées. Et il y a dans certains cas nécessité d’agir fort rapidement — premièrement, nécessité de « stimuler [le] système immunitaire intellectuel1 » (Gérald Bronner) de l’individu, deuxièmement, nécessité de raser les modèles psychiques erronés, les constructions existantes et résistantes et, troisièmement, nécessité de reconstruire une raison, une personnalité, un ouvrage, — une tête plus saine sur ses anciennes ruines.
2
Les illégitimes. — Il sent la terrible douleur. On approche de lui et on distribue les conseils. Mais qui sont-ils, ces individus prodigues, ces charlatans, ces fous pour se croire permis de répandre en lui leurs soi-disant remèdes ? — Ont-ils déjà éprouvé au juste la vie, ces soi-disant « thérapeutes » : ces langues, ces doigts, ces têtes illégitimes pour avoir le droit de lui offrir leur grotesque substance ? — Mais pour qui se prennent-ils, ces vendeurs de mithridate !
3
Vaste pique-nique. — Des pique-niques sont organisés dans nos belles campagnes. C’est gaiement et massivement que les hommes de toutes les nations s’installent et s’ébattent dans les systèmes de pensée les plus verdoyants, séduisants, alarmants. Ici on court, on chine, on chante, là on crie, on croit, on chourine. En ces endroits, les troupeaux ruminent, vivotent, les plaisirs champêtres fleurissent, — l’humanité progresse…
4
Les tours de la misère. — Lorsque l’esprit sensible, en face de sa télévision (quand il en possède encore une), au-dessus des journaux, à côté de la radio, assiste, impuissant, aux cruels évènements, il lui est proposé, sans qu’il le sache, l’alternative : ou il se laisse emporter par l’empathie, mélange ses sentiments à la détresse d’autrui, et dans cet élan qu’il croit « grand », abaisse tous les barrages et mine sa joie et sa sérénité ou il protège sa bonne humeur, sa tranquillité, sa santé en se parlant ainsi à lui-même : « Ce n’est que mon interprétation, la représentation mentale que je me fais des phénomènes qui influence mon humeur, qui façonne mon bonheur. La signification de ce qui a lieu n’est que ce que les menottes de ma conscience y déposent. — Et je choisis la vie. » — En outre, si il se trouve dans une situation où il ne dispose pas des moyens nécessaires pour améliorer les choses, à quoi cela peut-il bien lui servir de s’apitoyer sur le triste sort, d’ajouter une goutte de malheur à l’océan déjà bien grand ? Les mauvaises langues — tout humides —, celles qui réfléchissent uniquement devant les miroirs déformants, objecteront sans nul doute qu’en faisant cela ce sont des pierres qui sont mises à la place des cœurs. À chacune d’elles, l’esprit calme répond avec Épictète, en insistant : « N’hésite donc pas, même par la parole, à lui témoigner de la sympathie, et même, si l’occasion s’en présente, à gémir avec lui. Mais néanmoins prends garde de ne point aussi gémir du fond de l’âme2. » Loin d’écouter le conseil, que font les hommes ? — Ils s’excitent eux-mêmes et font des efforts pour accroître leur propre douleur, pour devenir davantage victime que la victime elle-même ! Et c’est ainsi que par le simple mécanisme de l’addition la souffrance totale augmente, que de petits tas s’empilent les uns sur les autres, que chacun érige et sur son crâne et sur celui de ses voisins des masses sombres et d’une hauteur vertigineuse : des tours qui grossissent et s’élèvent, des tours incroyables dans leur forme, pitoyables au fond — les âmes du monde, en se prenant la main, construisent ensemble… les tours de la misère.
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Cf. Gérald Bronner, « La science de la manipulation », La Recherche, avril 2016, propos recueillis par Gautier Cariou.
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Épictète, MARC-AURELE pensée pour moi-même suivies du manuel d’Épictète (Paris, Flammarion, 1992), 189.
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