Peut-être, devrions-nous juger un auteur davantage sur ce qu’il néglige plutôt que sur ce qu’il précise. Car il n’est rien de si naturel que d’envahir le papier, que de libérer dans ses champs les chevaux enfermés, que d’élargir les prisonniers. Ô lignes innombrables ! que vous êtes accueillantes, charmantes, dociles ! Combien vous souffrez, tout indifférentes à ce qui se passe, que l’on déverse en votre sein ces encres rougeâtres, verdâtres, noirâtres — que l’on me pardonne la faiblesse du développement : l’espace de temps n’est point propice à une causerie autour de l’âtre et de son caractère péjoratif —, ces liquides méprisables, malodorants, impurs, — ces déjections et déchets de tout ordre ! À peine quelques instants sont nécessaires pour que, armé d’une analyse quelque peu ordonnée, l’on s’aperçoive que le mythe de la beauté facile n’est jamais très éloigné de la conception ordinaire ; et pourtant le Mérite de l’artiste n’est que cette créature logeant essentiellement chez les refus volontaires, les limites arbitraires, en ces satisfactions prêtes à être consommées qui, par respect pour le lecteur, pour soi et pour l’art, sont avec moult force réfrénées, maîtrisée, annihilées. Oui, celle-ci réside bien souvent dans la destruction, la prévention, l’absence de naissance. Qu’il n’y ait point de doute sur mon propos ; je n’évoque ici, ni plus ni moins, que cette manière de concevoir fuyant la superficialité, la célérité, l’encombrement ; qu’une fabrication raffinée, économique, « responsable » ; qu’un atelier et un produit — une invention — rares, inclassables, à l’écart ; qu’une valeur fondée sur le processus même de sélection : — une écriture « écologique », comme il en existait abondamment naguère, imposant les prudences les plus grandes, la minutie la plus délicate, les exigences les plus hautes, et, réclamant de ses hôtes d’immenses efforts, c’est-à-dire un intense travail dans l’acte même de réception… Des mots qui seraient donc des dons ne se laissant point attraper au moyen de cette facilité tant surestimée… Des présents qui seraient dignes d’être donnés et qu’il faudrait être dignes de goûter… En définitive, une production, une distribution et une consommation, une écologie salvatrice à redécouvrir et à bâtir : des entités dont les intentions foncièrement louables n’ignoreraient point la présence de la valeur gravée au sein même de la notion de durée — des considérations et des activités profondément autres, considérablement inactuelles.
Photo © iStockphoto / Daria_Andrianova
Laisser un commentaire