1
Du génie mêlé. — Croirait-on une seule seconde que les plus belles plumes passées fussent ignorées par celles qui succédèrent ? Chez une âme emplie de dons, pleine d’elle-même, il suffit ordinairement de bien peu pour que dans le jour éclate la force de son ample expression. La pensée de Goethe rencontra celle d’Homère, Nietzsche lut le premier, Valéry connut Mallarmé… L’esprit le plus vaste et le plus profond, le génie authentique, le génie supérieur se nourrissant de substance propre se construit également en puisant dans la matière lumineuse de ses illustres prédécesseurs.
2
Âmes à vendre. — Combien d’écrivains corrompent leur métier en assujettissant ce qu’il contient d’honorable et de beau à l’approbation, voire à l’admiration du consommateur le plus probable ? Et, pour que le ridicule soit à son comble et que sa coupe puisse se déverser complètement… : à leur égard, on use encore du terme artiste, là où, sous l’influence extérieure — de l’authenticité même ce courant destructeur —, l’unique ensemble qualificatif « marchand de tapis » serait acceptable. Les fanfarons se targuent d’une totale indépendance d’esprit, mais, en vérité, évoquent davantage ces femmes qui, après avoir parler d’une voix tout assurée, voyant leur amant brutalement éconduit franchir pour jamais le seuil de leur cœur, réalisent dans l’instant qu’il leur paraît impossible… de penser seulement de durer en cette cruelle absence. Que ceux-là sont esseulés, qui œuvrent dans l’ombre, remplis du doux charme du bien dire, et du bien faire ! C’est une bien maigre assemblée que ce nombre réunissant les délicates natures, en lesquelles il advient que l’amour de la forme les emporte par soi seul. — Ils fondirent sur les sirènes de la gloire, sur les filles d’Achéloüs et de Calliope, sur l’épée haute ! et se saisirent qui d’un costume, qui d’un cocktail qui d’un microphone. Et tous du long sommeil.
3
Des esprits majestueux. — En se promenant par toute la terre, on remarque de majestueux bâtiments, et admire leur robustesse. Les autres se sont affaissés sous le poids des années. Seulement les premiers voient même leur qualité et leur vigueur peu à peu se renforcer, eux, tandis que la chute des seconds paraît s’accélérer, elle. Considérables tremblements de terre, terribles intempéries, troubles, dérèglements nombreux et variés, rigueur des conditions, rigueurs du destin, de la vie… inclémence du ciel et du sol : tout s’éveille et s’acharne, les obstacles divers se dressent sur la stabilité des édifices. Certains sont comme faits pour en ressentir les plus impitoyables effets et promptement crouler, bien peu pour que nul ne puisse déceler en leur structure, en leur force, la moindre trace de ces évènements contraires, de ces possibles fissures, la plus infime présence de la plus petite faiblesse. Et la vérité de tous ces phénomènes n’est pas altérée lorsqu’il s’agit, non plus d’architectures de briques et de pierres, mais de constructions de chairs et de sang, organiques et mentales — d’âmes et d’oeuvres bien humaines.
4
La preuve dans les figures. — Pour quelles raisons les grandes figures de la science, de la pensée, de l’histoire, le génie occuperait-il une place si essentielle au sein des sociétés humaines ? Parce qu’il permet aux enfants du monde de jouir d’environnements enrichis. Parce qu’il les stimule en leur donnant l’occasion de voir, de réfléchir et de s’émerveiller, si du moins les obstacles de leur nature ne s’élèvent verticalement sur leur propre route. Que l’on fasse donc cette petite expérience de pensée consistant à ôter de l’esprit des siècles ses personnalités exceptionnelles, et que l’on en tire des conclusions justes. — Ce type d’individus exceptionnels joue en toute certitude un rôle insoupçonné dans le développement normal des civilisations, lesquelles ne seraient en mesure, pour ce qui est des choses du monde de l’intelligence, du raffinement, de la haute élégance, d’échapper à la rigidité, aux sévères handicaps, voire à leur probable perte si, tel un champ tout à fait négligé, brusquement elles se trouvaient livrées à elles-mêmes, pour ainsi dire laissées au bord du chemin, sur le fond de la misère, en quelque sorte exposées aux perfides courants de leur triste sort, comme abandonnées à leur bien funeste pente — leur course tant naturelle…
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