1. Des racines et des ailes.
Que la fragilité des opinions forme une chose bien risible ! Mais, à un degré supérieur, que la solidité au sein de l’erreur, que la persistance, l’opiniâtreté irréductible, que cette obsession dans le grotesque est ordinairement sous-évaluée ! Combien, présentement, dans le verger de la connaissance, les modestes et quelconques feuilles flottant dans le vent de-ci, de-là, par-ci, par-là paraissent bien davantage élevées dans le domaine du comique, dans le champ de la parfaite bouffonnerie que les arbres nommés grands chênes ! En effet, il est ces moments où, creusant les apparences, sciant les illusions, les plantes tenues habituellement pour les plus majestueuses révèlent à certains les plus cruelles faiblesses, les plus pauvres racines : ces liens plongeant sans détours dans le sol perfide, ces attaches indiciblement pernicieuses, l’asservissement supérieurement bas et triste aux conceptions terriblement dépassées, humides, viles. C’est ainsi que l’on préfère habituellement aux fluctuations, à la mobilité et à l’agilité extrêmes, à la pensée libre les terreaux foncièrement, moralement dégénérés — cette pure chimère de force, de stabilité, de pérennité ; en somme, les sombres galeries de la déliquescence aux voies aériennes de l’Aimable et Joyeux Savoir… aux voies lumineuses de l’inestimable, de la vaste, de la pleine conscience…
2. Où porterons-nous nos pas ?
Où porterons-nous nos pas ? La question est d’une importance particulière. Et la réponse exige un soin particulier. Tâchons donc à chercher et à trouver nos plus dignes précurseurs et à poursuivre les voies par ces derniers ébauchées, et, surtout, à laisser les autres emprunter la leur. Car rien ne doit s’égaler à la vision insupportable d’un esprit qui, par cette seule raison qu’on lui accorde un grand renom, croit devoir éduquer, inspirer et influencer l’ensemble des destinées, attirer vers lui, par son enseignement ainsi qu’en son enseignement, l’infinie diversité des formes, des goûts, des opinions, la variété des complexions, la totalité des petits pieds. Que chacun s’éreinte à bâtir une œuvre sans âge de l’aube au crépuscule, que toute conscience soit en perpétuelles années d’apprentissage, en continuelles années de voyage… et qu’à l’avenir le reste ait été laissé aux dieux Hasard, dans les mains de ces puissances célestes prodiguant biens et maux, jeux, coups et caprices — en la paume de la fortune tantôt heureuse, tantôt funeste.
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