N’ayant le temps — ou plutôt ne le prenant plus — de satisfaire leurs inclinations profondes, n’écoutant plus le délicat bruissement des mouvements de leur être sous les vents du présent, les oubliant, les congédiant même, on assiste à une vaste errance des talents les plus purs dans des activités étrangères à leur nature. Tout un monde de perceptions, de sentiments, d’idées veut s’éveiller et se déverser, mais, hélas ! il est comme refoulé dans les derniers replis, les recoins oubliés de chaque conscience… au fond des marais opaques de l’agitation quotidienne ; là, si impétueuse et pourtant si contrainte, cette fleur de l’intime personnalité désire toujours s’épanouir, — toutefois les jours passent et, dans une complète indifférence, les cœurs, la vision obstruée et emplis de boue jusqu’à la gueule, ne se donnent la peine de considérer, encore moins de cueillir, le rare et somptueux « présent » : cette noble impression prodiguée par l’instant, cette étoile filante indignement délaissée, dont la clarté, indépendamment des saisons, n’aspire qu’à fleurir et à se donner. C’est ainsi que loin de soi, bondissant constamment à une considérable distance de son propre foyer, la petite conscience glacée atteint le pays surpeuplé, cette contrée qui le jour comme la nuit baigne dans l’obscurité, cette région où règne dans l’atmosphère un inquiétant sentiment, la grande certitude… l’immense solitude des âmes aliénées ; et, tandis que certaines y restent seulement un trop long moment, d’autres s’y enfoncent, et y demeurent pour jamais. — Ah ! que tout cela sait affliger ! et qu’avec les modèles, les communautés, les idoles en tout genre à concevoir et exécuter leurs funestes desseins on les engage ! Comme à l’intérieur des sinistres zones on les pousse ! Ô navires par les vents monstrueux sur les récifs projetés ! Ô alarmes ! oiseaux mauvais qui volez à fleur d’eau !… Ô platine, argent, or, valables matières dénaturées ! que courez-vous à la folle effervescence, que courez-vous à votre perte ?! Temps et patience sont les briques élémentaires des œuvres d’exception, et la première des œuvres n’est autre que toute existence, n’êtes-vous point au fait ? Ignorez-vous donc que pour celui qui recherche l’expression artistique, qui ne cesse de savourer une sorte d’esthétique existentielle, la principale nécessité est de se rendre le maître de sa vie, de son sort ? que pour l’artiste véritable, son existence, la réalité même est la matière, et son esprit, qu’un moyen de donner à celle-ci, à soi-même, une forme convenable et, si possible, la forme de l’intensité et de la beauté ? — Oh ! comme un cœur est à même de souffrir lorsqu’il voit, malgré soi, que les matériaux de qualité et les honnêtes artisans existent, mais que la plupart semblent se méconnaître ! Ciel ! Quand l’individu s’arrêtera-t-il de scruter les lames et, sur ces eaux de la superficialité, de vouloir trouver les traits de son âme ? Quand enfin orientera-t-il ses regards vers les profondeurs, vers sa nature, en son sein, — et se mettra-t-il au travail en vue d’exprimer le meilleur de ce monde profondément assoupi, en vue de délivrer les substances latentes… en vue de tenter l’œuvre d’art authentique ?
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