Depuis toujours, l’animal humain considère les génies dans l’étonnement et l’admiration, attiré, ainsi que le fer et l’aimant, par ces grands caractères qui embellissent les cultures, ces consciences comme faites pour flotter éternellement en une sorte de parfait éther d’idées et d’actes ; fort charmé de ces femmes et hommes, ces manières de demi-dieux, dont le cœur éprouve fréquemment, à un âge où celui d’autrui commence à peine de battre et de s’égarer, les graves pulsations des lourdes oeuvres à venir : la rythmique presque sacrée des entreprises entendant s’établir en la durée, les vibrations des empreintes ancrant leurs racines les plus intimes dans l’admirable fureur — cette passion de vivre, de célébrer et de se graver dans le marbre à tout jamais. Cependant, et il y a là quelque chose d’étrange, on ne s’intéresse aux circonstances, aux terreaux, aux conditions qui de ces formidables créatures constituent l’inestimable et entière origine. Et, sans détours, il semble tout à fait permis d’affirmer que cette ignorance, cette indifférence, cette négligence insondable ne sont rien moins que rares. C’est ainsi que dans l’attente… l’important, le favorable et le durable ensemble désespèrent. C’est qu’ils tardent à plein à se montrer, ou bien le nombre est si faible ! ces coeurs forgés dans la grandeur, ces nouvelles consciences d’une essence supérieure, ces « meilleures créatures du monde » abritant et caressant la sublimité dans leur âme, imposant le respect, attirant les considérations élogieuses, les louanges les plus élevées comme les plus fondées. Certainement, combien leur venue est lente, combien à notre époque elle ne paraît guère sûre : combien dans l’ombre de l’improbable elle fluctue ! l’arrivée de ces êtres isolés, solitaires par nature ; ces exceptions s’épurant, ennoblissant leur être, bandant sans cesse l’arc de leur esprit vers la version quasi parfaite d’elles-mêmes — cette cible, cet idéal au milieu de l’intangible ; ces êtres se frayant des passages dans la jungle, un chemin au milieu de l’arrogante foule, en la patrie de la Bassesse et de ses huées persistantes ; ces pas, ces bras, ces têtes de géant qui, quelle que soit l’espèce du Bruit ambiant et son envergure, en pleine rumeur, et en dépit de leurs individuelles humeurs, poursuivent inlassablement l’itinéraire de leur destinée singulière… En face de phénomènes si particuliers, sous ces esprits ailés qu’on croirait irréels, de la même manière que devant un peintre au travail dont on pressent déjà, sous les doigts étrangement inspirés, l’héroïque accomplissement — l’enfantement d’une production remarquable —, on ne peut et ne doit que se réjouir, garder le silence et les soutenir ; et jamais les marques d’affection, d’estime, d’admiration, jamais la simple satisfaction, — jamais les moyens mis en œuvre pour semer de telles graines et les aider à croître, eu égard aux bénéfices que tout homme serait légitimement amené à espérer de pareilles âmes, ne pourront être trop considérables. Car il est bien évident qu’immense est le devoir de favoriser les naissances de cette nature, d’inciter les croissances de cette forme, d’exciter de si monumentales floraisons… Mais, hélas ! comme d’ordinaire (qu’on pardonne la redondance) notre culture se moque cruellement de ce vaste champ en friche qu’est l’esprit planétaire ! Ah ! que l’on rechigne ! dans ce meilleur des mondes possibles, à faire son travail, à bien entretenir son domaine… à cultiver, honorablement, son propre jardin.
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