1
De l’infléchissement du progrès. — Continuez, Modernes, de multiplier les continuelles alarmes, et de verser vos espérances dans le sein de la technologie. Souffrez donc que le cours du « progrès » ne s’infléchisse. Les problèmes sont par d’aucuns simplifiés, mais ce n’est point là que veut se déposer votre confiance. Non, « consommation, excès et décadence », n’est et ne sera point de ces formules que bannissent vos consciences.
2
Parents sur banc d’infamie. — On vous accuse, penseurs, poètes, artistes, d’accabler les nombreuses têtes en y répandant par trop de pression et en y formant des monstres. Ces détracteurs, se figurent-ils votre seul souhait : l’enrichissement de l’environnement, la qualité de l’esprit — votre unique volonté ? Se doutent-ils que vos efforts se concentrent sur vos enfants, et qu’en bons parents, justes et légitimes, vous vous assurez que votre progéniture goûte un apprentissage précoce dans les domaines les plus prometteurs et les plus nobles ? En élevant le degré de vos exigences, vous ne faites qu’apporter, les unes à la suite des autres, les preuves d’une attention et d’un enthousiasme profonds. En semant vos excellents ouvrages, en délivrant les valables pensées, en offrant des lectures à voix haute, en concourant à la construction d’une culture qui se veut aimable et digne, c’est à dire intéressante, diverse, fortifiante, lavée de toutes ses impuretés, bref, en proposant une éducation autre, en vous efforçant à leur parler, non comme à des tout-petits condamnés à l’ignorance aussi bien qu’à la médiocrité, mais comme à des enfants qui savent croître, à des êtres en mesure de s’élever, à des natures, à des hommes capables et méritant d’advenir, à la fois vous leur témoignez une certaine estime et un intérêt certain et leur rendez un considérable office. Et après cela voudra-t-on encore, jour après jour, par cette seule raison que d’aucuns osent sans discontinuer se promettre que les graines sur les tombes déposées germeront jamais, vous blâmer toujours ?
3
Engourdissement de la pensée. — Des individus sont installés en présence de nombres exceptionnels, de pièces musicales prodigieuses, de textes remarquables, d’oeuvres d’art accomplies, et l’activité électrique des deux hémisphères maintient son allure habituelle : faible, morne, presque plate… On s’étonne alors de ce que les nuances ne soient vues, la logique comprise, l’interprétation dégagée, la beauté embrassée ; de ce que l’hébétude puisse encore régner en présence de tant de mets rares et délicats, de tant de secrets, de tant de grandes réjouissances potentielles. La pieuvre enserre ses victimes en ses tentacules ; des limites si étroites contiennent les organes et les sens : immense et formidable, l’étau de la pensée commune, de l’excessive petitesse, de la mesquinerie sans bornes s’anime, comprime et n’aspire qu’à broyer puis engloutir — enclôt les petits jardinets si innocents, si pitoyables, épars et misérables.
4
Les passereaux. — « Qu’il nous ressemble étrangement ! Son sang est en toute certitude celui de notre camarade, de notre cousin, de notre frère ! » s’écrient quelques passereaux dans leur belle cage de fer… Mais, avec la suite, l’influence du milieu va décroissant, tandis que l’influence de la nature s’enfle : lors des jeunes années, tout semble groupé, identique, mêlé ; viennent l’âge et l’expérience, surgit l’éclatement de la formation, que dis-je ? de la viciation initiale, se disposent enfin les circonstances neuves, l’environnement sain, aux aptitudes innées le terreau conforme, et voilà, qui s’éveille, la personnalité fraîche, l’âme jadis rognée, le géant des airs, voici, en les vents clairs, en les couleurs gaies et légères, en les régions printanières, parmi l’altitude même, l’aurore développant ses ailes, la créature nouvelle, la sonorité puissante — l’éclatante naissance dans son plein envol.
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