Certaines consciences méprisent les bornes, les limites, plongent dans la violence de leurs pensées et les abysses de leurs passions : tout tourbillonne, s’entrechoque, se mêle en ces régions à l’écart même du sentiment des bienséances, en ces créatures que rien ne saurait modérer. C’est que ces esprits véritablement libres ne craignent les préjugés de leur milieu, de leur époque ni la rigidité, la peur, la fureur de la foule, — n’épargnant personne, pas même l’Etat ni l’Eglise ; qu’il sentent partout le poids des chaînes, les anneaux invisibles, les grossières frontières ; qu’ils savent que leur matière est faite, non pas pour croupir dans d’humides cellules, mais pour le grand air, les hautes sphères, les vastes espaces — les ultimes degrés de l’imaginaire et de la réalité pure. Oui, ils l’éprouvent : l’alliage de leur âme rassemble les substances rares ; et celle-ci combine puissance et liberté ! — Ah ! qu’ils sont immenses ces destructeurs ! extra ordinaire ces formidables bâtisseurs ! Et il va sans dire qu’ils n’ignorent pas que les magnifiques monuments, les villes nouvelles, le futur se construit essentiellement sur de belles ruines ! Des architectes exceptionnels par conséquent ! abritant les plus rares talents ; des artisans d’une autre espèce, d’une planète quasi autre, rejoignant le cercle des individus autrement vaillants ! Mais voici le paradoxe. L’opprobre est jeté par la main innombrable sur de telles forces de la nature ; et, pourtant, du fait qu’ils n’entravent pas la libération de l’eau qui sourd de leur sein et qu’ils haïssent la crainte de déplaire ; du fait qu’ils sont les seuls à oser pratiquer une amputation, à exercer dans la culture, c’est-à-dire dans les têtes et les cœurs, la chirurgie aussi fréquemment que d’aucuns pratiquent les grotesques discours, ils constituent, en ce combat sans fin contre les mille absurdités des grands singes, les inestimables représentants du genre humain — les véritables héros du vaste domaine en friche de l’esprit des peuples. — Certainement, ce sont précisément ces poètes, ces peintres, ces artistes ordinairement méprisés qui devraient être pratiqués par les hommes, leurs préceptes et leur rites que l’on devrait observer… Certainement, ce sont ces Byrons, ces Nietzsches, ces Chomskys qu’il serait judicieux de désirer ardemment fréquenter… « Mais cela n’est point, par la raison que les demi-dieux se trouvent en des lieux presque inaccessibles ! » dites-vous ? Oh ! ne laissez donc point vos cœurs en vous s’abattre pour si peu ! Car nous autres, hardis bûcherons armés de notre cognée bien tranchante, nous fraierons les sentiers pour ceux qui les emprunterons ensuite…
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