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Il est un sentiment des plus insidieux : cette petite sensation, cette idée qui fait croire que la vie menée, en dépit de tous les signes criants, extérieurs et intérieurs, de bassesse, est une vie « normale », physiologique, naturelle, saine. En vérité, cette apparente normalité des existences individuelles provient essentiellement de sa ressemblance avec la norme, avec cette conception convenue de la normalité, laquelle est intrinsèquement morbide. Car comment un mécanisme singulier, un fonctionnement particulier demeurant dans chaque individu, dans chaque « unicité », pourrait-il se satisfaire de la norme, de cette manière de vivre commune, conventionnelle, standard ? Comment la vie pourrait-elle ne pas blêmir, ne pas sombrer dans la décadence, dans la pathologie, — ne pas tomber malade ? Il est ces êtres, pas si rares, qui se méprennent au point de considérer la maladie, la normalité, comme l’expression même de la vitalité, et qui croient que dès qu’ils ressentent un vague malaise — lequel est un signe qui accompagne nécessairement toute singularisation ; lequel est un signe caractéristique, diagnostique —, il est d’une importance vitale qu’ils retournent à un état plus « naturel » : ils se figurent que ce qu’ils nomment les « symptômes inquiétants », les fâcheux présages, les invitent, que dis-je, les somment de revenir à un état, une vie, une expérience antérieurs, plus « sûrs », plus stables, plus bénéfiques. Ils ignorent l’existence de l’erreur de type sémiologique ; ils sont inconscients de l’erreur de diagnostic qui en découle, de l’inversion des signes, des interprétations contraires à la vérité, au « bon sens » qui s’opèrent. Que s’est-il passé ? — Leur jugement s’est retourné ! il voit et entend tout désormais à l’envers ! Mais comment leur en vouloir ? Comment pourraient-ils s’en rendre compte ? Il n’est pas inutile de considérer les domaines du spectre de la santé. À son extrême limite, résident les manifestations saines et aux antipodes de celles-ci, demeurent les symptômes morbides ; et la vie et la ruine se fuyant, naissent alors au milieu, dans leur sein commun déchiré, les fruits de leurs entrailles : cette infinité de signes mêlés, ce vaste nid de « bons » serpents et de « mauvaises » vipères entrelacés. Mais, en dépit du fait que certains symptômes occupent une extrémité du spectre, ou bien l’autre, on se méprend encore, ô combien ! — les uns sont pris pour les autres !… Pire encore, bien que ces présages appartiennent au domaine visible, le plus grand nombre ne les discerne pas ! La lumière blanche, cette lumière visible ignore ostensiblement les ombres et elle leur est entièrement étrangère — cette belle inconnue ne les touche pas et, par voie de conséquence, elle les laisse indifférents !… Elle leur est invisible !
Et ces individus osent pointer leur doigt aveugle vers la personnalité décadente, souffreteuse. Mais se doutent-ils que lorsqu’on ne reconnaît pas la grande santé, c’est un affront qu’elle doit supporter ?
Par un curieux pouvoir des forces de la vie, ces malades qui s’ignorent, qui rendent la vie même malade, et en dépit du fait qu’ils évoluent dans une vie misérable, s’entêtent à penser le contraire c’est-à-dire à ne pas s’avouer la vérité, à ne pas admettre l’ampleur de leur chagrin, l’étendue de leur souffrance, la profondeur de leur détresse : les abîmes pathologiques s’ouvrent et engloutissent, mais le fait est escamoté dans l’oubli, sous la surface de la conscience ! Il est « cet absurde instinct vital qui rive encore à l’existence les plus misérables épaves humaines », écrivait Martin du Gard.
Ainsi donc, il y a des symptômes qui manifestent des apparences similaires, qui sont très proches parents — le déguisement est un des passe-temps favoris de ces enfants joueurs. Ces manifestations, soit dissimulent une dégradation de l’être, une diminution effective ou future de la vitalité, soit révèlent la belle vigueur actuelle ou à venir. Mais encore faut-il maîtriser le langage des signes, encore faut-il être un fin, une fine sémiologue ! Eux seuls peuvent prétendre se connaître à l’art du diagnostic différentiel, ce « diagnostic qui établit, pour des maladies ayant des symptômes communs, les signes qui les distinguent1 ». Eux seuls sont en mesure de se jouer de ces signes ; et certains esprits, les connaisseurs les plus avertis et distingués, lesquels sont aussi les plus sains et les plus gais — la grande sagesse et la noble gaieté se promènent ordinairement bras dessus, bras dessous —, sont même capables de folâtrer sous l’oeil des signes et… avec eux !…
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Dictionnaire Trésor de la langue française informatisé (TLFi), disponible sur
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