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Calme blanc. — Il y a peu, une monumentale lettre m’instruisait de la récente disparition de Friedrich von Schiller ; et sur les ondes, et à l’écran, et parmi la toile, en tout lieu où ma détresse errait, d’un pareil drame nul ne paraissait s’affliger ! Le calme était tellement blanc, ou le désordre me trompait, que j’entendais l’ensemble, même le silence de ce qu’il aurait fallu entendre ; j’étais assis, presque éteint, sur la terre nue, éteint à ce point que la force seule d’une rêverie put me cueillir et parvint à me dégager de ma stupeur ; il me semblait que si l’on donnaient à l’existence de chaque individu un prix infini, il n’était pas moins vrai qu’un ordre, tout démontrable, existe entre ces nombres étranges : ainsi, l’ampleur de mon affliction et le détachement général accélérèrent les apprêts, lesquels me prescrivirent en quelque sorte l’usage de quelques moyens, qui amenèrent la grave méditation suivante. — Quelle est donc la cause que la gratitude à l’endroit des personnalités glorieuses est tant faible dans les cervelles ? Quels accidents ont agi, quels monstres ont saisi, quel prodige a ravi cette admirable reconnaissance ? Quelle est la cause que les cœurs désapprirent le naturel de leur vibration, la légitime alternance, l’honorable soulèvement, et que rien ne les enveloppe ni ne les pénètre que ce que la mollesse leur confie ? Pensée curieuse, camarades, mais faits bien établis ! bien qu’il soit de la nature d’un sentiment et d’une raison salubres d’asseoir de belle manière ce qui mérite de l’être, c’est cela qui passe parmi le monde sans moucheter le dedans des êtres de sa plus infime nuance. On veut découvrir, on veut éprouver, on veut atteindre. Si l’on accordait à l’entendement comme à la sensibilité le « droit » au verbe, si on leur offrait le soin et la confiance nécessaires, avec quelle force enseigneraient-ils que de merveilleux bouquets s’apprêtent dans les rares natures, et qu’il les faut beaucoup connaître pour savourer sans réserve l’exposition ! Et néanmoins la pauvreté de nos lectures et la platitude de notre amour composent ce paradoxe où le beau nous paraît indigne de nous ; l’estimable, la bassesse même ; le grand, une inanité, une bagatelle ignoble. Juste ciel ! quel mystère se répand sur notre sol ? Ne croyons point toutefois les racines de l’affaire entièrement recouvertes ; nous nous sommes faits nous-mêmes les horticulteurs de cette décadence : nous avons enseveli notre patrimoine collectif sous nos graines malheureuses, nous avons délaissé l’amour des jardins harmonieux ; et par un grave hasard, une pluie tragique est descendue, qui dans les pousses où logeaient d’innombrables espérances excite une sève flétrie. Voyez ! L’accablement est tel qu’un secret ressort presse un petit nombre ; leurs tristes regards s’inclinent vers l’arrière : « Mais, notre mère, d’où vient que tout s’abat sur nos cœurs ; d’où vient qu’en écoutant, nos yeux, nos yeux émus sur la désolation s’affaissent ? »
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Culbute dans les abysses. — … Qui nous consentira que nul n’en sait davantage, et qu’aujourd’hui peu importe la matière, s’il se trouve quelque apparence raisonnable ? Qui nous consentira, compagnons, que nos mâts si superbes balancent sur des vagues d’incertitude, que souvent les climats culbutent le pilote, et que nos vaisseaux stupéfaits vagabondent sur des étendues délirantes ? L’océan fiévreux déploie son activité assoiffée, et il ne refuse aucun trouble, aucun tourbillon, — aucune âme ! Ah ! que les profondeurs ténébreuses ont faim de doutes, d’angoisses, de sentiments très humains ! Ha ! quel plaisir gigantesque ! quelle voracité monstrueuse et véritable ! Messieurs, les maîtres s’efforcent en vain à ne pas glisser du pont ; ils transpirent, ils luttent, ils s’obstinent dans leur vanité et leurs tromperies ; fendre le sceptre des éléments, soumettre Neptune lui-même ! voilà le dessein dissimulé, voilà le tumulte fort visible : leurs bonds, leur véhémence, leur révolte est toute sensible, — mais combien ses effets manquent — combien le résultat soit s’abîme dans le dérisoire ou sombre dans l’absence !
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