Il existe ces « emplois-fardeaux », comme je les appelle, où l’on peut voir des ouvriers, des engrenages complexes, former des chaînes pour se débarrasser au plus vite de l’accablement suscité par un poids invisible mais parfaitement décelable : leur propre activité. — Ils expédient la dure besogne, du moins pour la journée en cours, fuyant leur propre ennui, se débattant afin de noyer l’ennemi massif dans la frénésie.
Et qu’elles sont formidables toutes ces chaînes de solidarité ! Quelles vagues de chaleur imposantes fuient toutes ces poignées de main distribuées, toutes ces chairs hypocrites, dévitalisées, blêmes, métalliques ! Mais le fardeau est malicieux : il revient jour après jour.
Las ! ce n’est pas une chaîne d’éléments uniques, d’individualités créatives, qui se déploie sous nos yeux, mais une collection d’entités mises bout à bout, un assemblage uniforme d’esclaves, d’âmes enchaînées. Oui, ces êtres constituent eux-mêmes à la fois la chaîne de fabrication et les pièces à monter — dans ce mécanisme planétaire oeuvrant pour le bon fonctionnement de l’immense usine sociétale —, de sorte que c’est leur propre âme qui passe « successivement et automatiquement d’un ouvrier à un autre, à une cadence régulière1 ». Dans ces gigantesques établissements, tout y est : un système bien huilé, un pointage et un rythme réglés conformément aux prescriptions établies, une routine fort obstinée, une évolution et un avenir totalement déterminés.
En outre, même les professions que l’on pourrait croire immunisées, au plus profond de ces métiers considérés comme spontanément créatifs, — la froideur de la pièce, ce virus qui exhale l’indifférence et gèle les cerveaux et les coeurs, cette maladie de nos sociétés modernes, de nos organisations automatiques, sournoisement sévit. Par exemple ? — Par exemple moult personnes dont on dit qu’elles sont écrivain, peintre, artiste, etc., produisent sans brûler, sans rechercher la forme pure, sans le désir d’affiner leur style, de se renouveler, sans cette quête fiévreuse de la métamorphose perpétuelle : elles « créent » à la chaîne. — Et c’est heureux, car elles sont parfaitement récompensées pour cela…
Mais n’a-t-on pas conscience que ce type de création abêtit, aliène et robotise ? qu’il est des productions qui foncièrement détruisent ?
Dans cet état d’inconscience morbide, voilà donc le paysage qui se dévoile devant nos yeux… on croirait à une hallucination de la raison, il semble tellement irréel : des travailleurs « attachés » à leur fonction, à leurs titres, à leur lieu de travail, à leur collègues ; et presque autant d’emplois qui, tout en exploitant les esprits et les corps, enchaînent, physiquement et moralement — spectacle inouï où s’agitent la nuée de forçats, cette multitude de prolétaires muselés.
Lorsque je dis : prolétaires, j’entends par là des individus dépossédés ayant oublié la notion essentielle de liberté économique, ayant oublié qu’ils peuvent choisir la manière dont ils exploitent les secondes de leur vie ; je veux dire des êtres qui, précisément parce qu’ils entretiennent continuellement et contre leur volonté ces rapports, ce lien — puisque ce lien, ils sont les premiers à souhaiter qu’il se rompe (et qu’ils s’avouent à eux-mêmes cette vérité intime ou qu’ils se la cachent ne change rien à la nature du problème, à ce problème qu’ils mêlent eux-mêmes à leur véritable nature) — avec leur employeur, leur milieu professionnel, leur profession, négligent gravement le principe de la liberté du travail.
En conséquence, il est des chaînes de fabrication qui bénéficieraient d’une destruction massive, des chaînes de montages qui nécessiteraient un démantèlement complet.
Pourquoi en arriver à désirer les ruines ? — Parce que certaines ruines sont bien plus belles et potentiellement fonctionnelles que toutes ces constructions immondes, grotesques et bancales. — Il faut le voir pour le croire… : l’humain qui s’évertue, qui s’emploie à exercer une activité qu’il abhorre, émet des rayonnements d’un type particulier : il émet du ridicule ! Il ressemble à s’y tromper à ce chameau de la fable d’Ésope2 que le maître force à danser : son manque de grâce est éclatant. Eh bien, quand on observe nos chameaux humains, c’est cette évidence qui émerge : leur existence est pleine, riche — pleine de dysfonctionnements… riche en manques !
Ainsi donc, à la question : « Cette conscience s’épanouie-t-elle, ou bien s’étiole-t-elle dans la profession qu’elle pratique ? », une réponse peut être proposée. — La gaieté d’une âme laborieuse est aisément évaluable au son que produisent ses pas, à son allure, en somme, à sa façon d’évoluer sur la piste, à la grâce qui se dégage ou pas de chacun de ses déplacements, — à sa manière, tout à fait personnelle et révélatrice, de danser. — On se méprendrait bien moins, si au lieu de s’attarder sur les apparences l’on analysait le non-dit, si, tout en fixant les âmes dans les yeux, l’on appréciait profondément leur signature, — leur signature gestuelle.
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Dictionnaire de l’Académie française, 9ème édition disponible sur
www.cnrtl.fr/definition/academie9/chaine.
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Ésope (trad. ), Fables, Société d’édition « Les Belles Lettres », Paris, 1927, disponible sur
https://fr.wikisource.org/wiki/Fables_d’Ésope/Le_Chameau_danseur.
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