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Faire comme si
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Absence d’obstacles
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Terre brûlée
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Visages austères
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Visage aspiré
Photo © iStockphoto.com / Grandfailure
Un espace et un temps pour les esprits libres
par Vincent PAYET
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Faire comme si
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Absence d’obstacles
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Terre brûlée
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Visages austères
5
Visage aspiré
Photo © iStockphoto.com / Grandfailure
par Vincent PAYET
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Nature de l’étendue. — Dans les déserts, dans les ports, en pleine foule, en le refuge, quelque sol où s’enfoncent nos traces, l’esprit des maîtres flottent sur nos têtes. Tandis que nos gestes se débattent au milieu de la lourdeur, ces grandes mains nous paraissent si légères ; leur technique, leurs ailes, leur plume transportent pour ainsi dire une profonde simplicité, une modestie énergique, une promptitude mûrie : dans ces espaces irréels, en de parfaits desseins, les vastes volontés folâtrent, infaillibles mais tranquilles. Il arrive que les regards se dressent pour rencontrer leur visage, mais mainte fois ils tournent le dos à l’altière noblesse ; les hommes traînent leur infirmité sur une inconvenante hideur, loin de la grâce consommée, seule « étendue » proprement avantageuse.
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Ouvrages illuminés. — La superbe ouvrière élève sa technique au point de ses conceptions, puis, touchant son but par un geste obstiné, l’instinct confondu par l’alerte tableau, les sens éblouis par le ciel bleu et orange, la végétation jaune et violette, les fruits rouges et verts, elle se soumet à l’impétueux appel, se rend au domaine de l’évidence et fonde son œuvre dans l’empire de la couleur. Les caractères clairs et les caractères foncés possèdent peu à peu son intime perspective, injectent l’onde de leur impression, libèrent leur envoûtante contexture ; bientôt elles font prendre une figure inédite à l’accomplissement : modestie et timidité de la stimulation laissent place à la hardiesse de sa force, à un plein enthousiasme, à l’exubérant déballage des contrastes. Déjà le coloris surmonte le motif, et la diversité des nuances l’éclat du thème, — déjà doigts, bras et faces se pressent et se courbent devant l’autorité en quelque sorte dionysiaque de la palette ; la volonté glisse et se mêle aux exigences de la nature — ses aspects se font couleurs complémentaires. Dans le cadre sombre et stérile des siècles se détachent par hasard les plumes fraîches d’une semblable valeur, ces miraculeuses amantes du verbe ; boutons d’or jaillissants, génies argentins, improbables météores sur toile languide, qui délivrent dans leur solitude composite des arrangements neufs, des peintures de joies entrelacées, des constellations de prestiges. — Stupéfiants phénomènes, pour la lucarne commune, efflorescence immatérielle, pour l’esthète amoureux.
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Service de premier ordre. — Que la Solitude vous préserve de la bassesse des différentes tables du monde — c’est un signalé et délicieux bienfait de la nature ; — mais que la Solitude vous force à en humer les plus puissants motifs, — c’est le plus remarquable « service » que ses rares hôtes puissent apprécier.
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Arbre et Si. — Si la discipline régnait dans le cerveau des hommes ; si l’empire et l’excellence leur étaient plus chers que les bagatelles, la dispersion et les petitesses, rien ne pourrait corrompre leur humeur.
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Le jour se lève. — L’Oeil quitte ses ombres et se lève dans les vérités ; il soutient l’éclat innommable des formidables excès : cette grandeur rare de même que cette bassesse sans fin ; ces longues vies sans piquant aussi bien que ces brèves prometteuses ; les Misères libérées par la Parque ou les Gloires indignement ravies ; les insignifiantes et les monumentales flammes humaines en la prodigieuse variété, qui soit s’exaltent ou chancellent entre les doigts effilés de l’insensible fortune…
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par Vincent PAYET
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Navires ailés. — Intrépides mâts de l’esprit, bravez l’onde inflexible et bouillonnante ; esclaves des éléments, accordez vos voiles à la favorable brise des Heures… Bondissez, ailes de la machine de fer, dont les pores aspirent à l’avenir ; dansez parmi l’altitude et proclamez la libération vierge ! Quand rejoindrez-vous les clartés du tombeau, les particules immortelles, le souvenir ému des peuples, où les merveilleuses natures sommeillent !
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Gestation comique. — Quels que soient les humides couleuvres pour l’Évolution monumentale qui les supportent, — les mortels procurent du moins diverses sources au fou rire surnaturel de leur mère.
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Éternels présents. — Les esthètes qui hument la timide Nature, et de qui dépendent les cœurs poétiques, en qui seuls parviennent l’autonomie, les lauriers et la vie continuelle, — sont aussi ceux que l’on supplie de peindre l’intérieur de leur âme et de léguer aux nations, lorsque l’époque leur agrée, les inappréciables et multiples chefs-d’oeuvre.
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Mortelles attentions. — Celui qui cherche une consolation, et de qui l’esprit sain se défie, à qui seul apparaît l’illusion, la maladie et la folie, — est aussi le seul qui s’évertue pour rester dans le giron divin et pour lui sacrifier, à toute heure, de précieuses et mortelles attentions.
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Raison incirconcise. — Âmes saines, âmes nues, âmes incirconcises, fiers et robustes enfants de la Raison, combien vous savez en dépit de votre jeune âge, en dépit de tout, vous bien garder des pourpres lacs d’une servitude sensuelle et assassine ; combien votre charitable élan, votre fougue vertueuse, votre action toujours heureusement juvénile excelle en la délivrance de traits rédempteurs ; avec une force toujours renouvelée, dans un morceau de bravoure obstiné, par la main régulière d’amènes expédients, que vos esprits s’enflent, ô noble et fidèle descendance, ô fils tant fortunés, parmi la danse, ô mâles voiles mêlées de constants souffles révoltés : et quelque effort que cela exige, en leur amour du bien et du vrai, que vos têtes prodiguent aux fols pensers d’alentour, à ces ennemis vagabonds, d’augustes coups de talon dans le ventre et sur le crâne !
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par Vincent PAYET
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Sans bornes et sans limites ? — La physique moderne nous dit que tout système ne peut contenir une information infinie ; et fait ainsi apparaître une limite dans les profondeurs de la réalité. Cependant, voilà que certains vont jusqu’à encenser les capacités « illimitées » du cerveau de l’illustre animal ! et que d’autres, « les plus spirituels », dit-on, se croient capables de pleinement embrasser l’étendue de l’immensité ! À la vérité, du premier jusqu’au dernier, telles de petites chenilles, par ondulations successives, tous progressent sur leur petite sphère, mais, étant donné que, chemin faisant, aucun obstacle ne vient enrayer la marche de leur pensée, puisqu’ils ne distinguent en nul instant le bord, ils s’imaginent peu à peu emplis d’une puissance toute prodigieuse, se figurant même, sous leurs pas à venir, des horizons qui s’inclinent, des contours, des lieux, des contingences se courbant à la simple vue de leur volonté souveraine. Dieu ! que la mémoire, individuelle comme collective, est faible ! le souvenir, court ! les bribes… fugitives ! Époque après époque, les mêmes pensées reviennent, et reviennent ; le règne de l’identique, l’autorité du Cercle et des Cycles a toujours occuper l’ensemble des temps et des champs : les consciences si minces, les belles marionnettes, après l’exécution d’un tour complet — attendu que le domaine dans lequel elles marchent à l’aventure est bel et bien une surface de superficie finie et que le nombre des combinaisons par les lois autorisé se trouve en outre bien limité —, se remettent à emprunter la voie d’anciennes traces, à s’engager en d’antiques sillons ; mais, étonnement ! sans qu’il advienne qu’elles s’en aperçoivent le moins du monde ! À la suite de cela, par simple curiosité, pour le goût de l’expérience, que ceux qui possèdent le flair s’efforcent à faire entendre et rime et raison à la nuée de visiteurs bornés, et nous rapportent de ce voyage, en la belle humeur, leurs curieuses impressions !
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Peinture indécise. — Tant de verbes sont sus, de phrases virevoltent, de structures s’allument dans les têtes ; cependant le mot nécessaire s’ensuit rarement. Les diverses pensées affluent vers la haute palette, et si quelquefois elles sont belles, cela, bien souvent, est insuffisant pour l’expression de leur teneur. Ordinairement, la technique manque, certes, avec constance, mais le coupable se dissimule essentiellement dans la vitesse de création : dans l’absence de ce temps et de cette attention indispensables à la découverte du rythme, du sens, de l’aspect en harmonie avec ce qui, en pleine intensité, a été vécu. De ceci découle l’impossibilité très répandue de peindre dans toute sa force ce que l’on sent. De ces conditions émerge l’incapacité de libérer les émotions, les sentiments, les abstractions les plus élégantes. Lorsque les lignes passent devant le jugement, le bon goût, tout semble noyé par l’obscurité, par le flou, par des lames d’incertitude ; rien ne paraît en mesure de ressortir sur cette étendue diluante. En ce tourbillon de l’informe, l’objet ne sait s’éveiller ni durer, dans son corps propre, en sa juste forme.
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Gratis pro Deo. — Comment reconnaître les mêmes mérites chez celui qui s’éreinte à débarrasser son écriture des souillures et chez celui qui patauge dans la licence ? Chez celui qui respecte le lecteur et chez celui qui le méprise ; chez celui qui se glorifie de chaque lettre imprimée par sa main et chez celui qui sent la nécessité de l’humilité ? On serait indignes, misérables, si, en n’estimant pas à leur juste valeur les œuvres produites, si, en n’endurant pas ce qui est nécessaire pour obtenir quelque chose de première importance, on les « consommait » de la même manière : en de semblables efforts, en ne payant, toujours, qu’un « prix » identique.
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Incompréhension divine. — Comme on lui montrait sa propre création, un des Dieux du hasard s’exprima de cette façon : « À mes yeux, des siècles de siècles se sont écoulés en fleuve impétueux, mais rien, non rien en ma conclusion n’a bifurqué, fluctué, rien ne s’est mué : personne, parmi ce chaos organisé et vivant, ne saisit pleinement ce que signifie ces mouvements, ces objets, ce devenir incessant… Dans l’immensité des cieux ou en un autre lieu, semblable à un horloger face à un mécanisme incompréhensible, un absurde système ivre entre ses doigts, ou encore, un physicien moderne devant une équation revêtant une manière de voile d’une étrangeté déconcertante, en présence de la si bouleversante mécanique quantique, nul n’entend véritablement rien à ce phénomène terrestre aux ressorts tant cachés et pour ainsi dire déréglés, à cette boussole insensée, à cette entité — à cet objet non encore clairement identifié qu’est la condition humaine. »
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par Vincent PAYET
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Du génie mêlé. — Croirait-on une seule seconde que les plus belles plumes passées fussent ignorées par celles qui succédèrent ? Chez une âme emplie de dons, pleine d’elle-même, il suffit ordinairement de bien peu pour que dans le jour éclate la force de son ample expression. La pensée de Goethe rencontra celle d’Homère, Nietzsche lut le premier, Valéry connut Mallarmé… L’esprit le plus vaste et le plus profond, le génie authentique, le génie supérieur se nourrissant de substance propre se construit également en puisant dans la matière lumineuse de ses illustres prédécesseurs.
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Âmes à vendre. — Combien d’écrivains corrompent leur métier en assujettissant ce qu’il contient d’honorable et de beau à l’approbation, voire à l’admiration du consommateur le plus probable ? Et, pour que le ridicule soit à son comble et que sa coupe puisse se déverser complètement… : à leur égard, on use encore du terme artiste, là où, sous l’influence extérieure — de l’authenticité même ce courant destructeur —, l’unique ensemble qualificatif « marchand de tapis » serait acceptable. Les fanfarons se targuent d’une totale indépendance d’esprit, mais, en vérité, évoquent davantage ces femmes qui, après avoir parler d’une voix tout assurée, voyant leur amant brutalement éconduit franchir pour jamais le seuil de leur cœur, réalisent dans l’instant qu’il leur paraît impossible… de penser seulement de durer en cette cruelle absence. Que ceux-là sont esseulés, qui œuvrent dans l’ombre, remplis du doux charme du bien dire, et du bien faire ! C’est une bien maigre assemblée que ce nombre réunissant les délicates natures, en lesquelles il advient que l’amour de la forme les emporte par soi seul. — Ils fondirent sur les sirènes de la gloire, sur les filles d’Achéloüs et de Calliope, sur l’épée haute ! et se saisirent qui d’un costume, qui d’un cocktail qui d’un microphone. Et tous du long sommeil.
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Des esprits majestueux. — En se promenant par toute la terre, on remarque de majestueux bâtiments, et admire leur robustesse. Les autres se sont affaissés sous le poids des années. Seulement les premiers voient même leur qualité et leur vigueur peu à peu se renforcer, eux, tandis que la chute des seconds paraît s’accélérer, elle. Considérables tremblements de terre, terribles intempéries, troubles, dérèglements nombreux et variés, rigueur des conditions, rigueurs du destin, de la vie… inclémence du ciel et du sol : tout s’éveille et s’acharne, les obstacles divers se dressent sur la stabilité des édifices. Certains sont comme faits pour en ressentir les plus impitoyables effets et promptement crouler, bien peu pour que nul ne puisse déceler en leur structure, en leur force, la moindre trace de ces évènements contraires, de ces possibles fissures, la plus infime présence de la plus petite faiblesse. Et la vérité de tous ces phénomènes n’est pas altérée lorsqu’il s’agit, non plus d’architectures de briques et de pierres, mais de constructions de chairs et de sang, organiques et mentales — d’âmes et d’oeuvres bien humaines.
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La preuve dans les figures. — Pour quelles raisons les grandes figures de la science, de la pensée, de l’histoire, le génie occuperait-il une place si essentielle au sein des sociétés humaines ? Parce qu’il permet aux enfants du monde de jouir d’environnements enrichis. Parce qu’il les stimule en leur donnant l’occasion de voir, de réfléchir et de s’émerveiller, si du moins les obstacles de leur nature ne s’élèvent verticalement sur leur propre route. Que l’on fasse donc cette petite expérience de pensée consistant à ôter de l’esprit des siècles ses personnalités exceptionnelles, et que l’on en tire des conclusions justes. — Ce type d’individus exceptionnels joue en toute certitude un rôle insoupçonné dans le développement normal des civilisations, lesquelles ne seraient en mesure, pour ce qui est des choses du monde de l’intelligence, du raffinement, de la haute élégance, d’échapper à la rigidité, aux sévères handicaps, voire à leur probable perte si, tel un champ tout à fait négligé, brusquement elles se trouvaient livrées à elles-mêmes, pour ainsi dire laissées au bord du chemin, sur le fond de la misère, en quelque sorte exposées aux perfides courants de leur triste sort, comme abandonnées à leur bien funeste pente — leur course tant naturelle…
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par Vincent PAYET
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De l’infléchissement du progrès. — Continuez, Modernes, de multiplier les continuelles alarmes, et de verser vos espérances dans le sein de la technologie. Souffrez donc que le cours du « progrès » ne s’infléchisse. Les problèmes sont par d’aucuns simplifiés, mais ce n’est point là que veut se déposer votre confiance. Non, « consommation, excès et décadence », n’est et ne sera point de ces formules que bannissent vos consciences.
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Parents sur banc d’infamie. — On vous accuse, penseurs, poètes, artistes, d’accabler les nombreuses têtes en y répandant par trop de pression et en y formant des monstres. Ces détracteurs, se figurent-ils votre seul souhait : l’enrichissement de l’environnement, la qualité de l’esprit — votre unique volonté ? Se doutent-ils que vos efforts se concentrent sur vos enfants, et qu’en bons parents, justes et légitimes, vous vous assurez que votre progéniture goûte un apprentissage précoce dans les domaines les plus prometteurs et les plus nobles ? En élevant le degré de vos exigences, vous ne faites qu’apporter, les unes à la suite des autres, les preuves d’une attention et d’un enthousiasme profonds. En semant vos excellents ouvrages, en délivrant les valables pensées, en offrant des lectures à voix haute, en concourant à la construction d’une culture qui se veut aimable et digne, c’est à dire intéressante, diverse, fortifiante, lavée de toutes ses impuretés, bref, en proposant une éducation autre, en vous efforçant à leur parler, non comme à des tout-petits condamnés à l’ignorance aussi bien qu’à la médiocrité, mais comme à des enfants qui savent croître, à des êtres en mesure de s’élever, à des natures, à des hommes capables et méritant d’advenir, à la fois vous leur témoignez une certaine estime et un intérêt certain et leur rendez un considérable office. Et après cela voudra-t-on encore, jour après jour, par cette seule raison que d’aucuns osent sans discontinuer se promettre que les graines sur les tombes déposées germeront jamais, vous blâmer toujours ?
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Engourdissement de la pensée. — Des individus sont installés en présence de nombres exceptionnels, de pièces musicales prodigieuses, de textes remarquables, d’oeuvres d’art accomplies, et l’activité électrique des deux hémisphères maintient son allure habituelle : faible, morne, presque plate… On s’étonne alors de ce que les nuances ne soient vues, la logique comprise, l’interprétation dégagée, la beauté embrassée ; de ce que l’hébétude puisse encore régner en présence de tant de mets rares et délicats, de tant de secrets, de tant de grandes réjouissances potentielles. La pieuvre enserre ses victimes en ses tentacules ; des limites si étroites contiennent les organes et les sens : immense et formidable, l’étau de la pensée commune, de l’excessive petitesse, de la mesquinerie sans bornes s’anime, comprime et n’aspire qu’à broyer puis engloutir — enclôt les petits jardinets si innocents, si pitoyables, épars et misérables.
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Les passereaux. — « Qu’il nous ressemble étrangement ! Son sang est en toute certitude celui de notre camarade, de notre cousin, de notre frère ! » s’écrient quelques passereaux dans leur belle cage de fer… Mais, avec la suite, l’influence du milieu va décroissant, tandis que l’influence de la nature s’enfle : lors des jeunes années, tout semble groupé, identique, mêlé ; viennent l’âge et l’expérience, surgit l’éclatement de la formation, que dis-je ? de la viciation initiale, se disposent enfin les circonstances neuves, l’environnement sain, aux aptitudes innées le terreau conforme, et voilà, qui s’éveille, la personnalité fraîche, l’âme jadis rognée, le géant des airs, voici, en les vents clairs, en les couleurs gaies et légères, en les régions printanières, parmi l’altitude même, l’aurore développant ses ailes, la créature nouvelle, la sonorité puissante — l’éclatante naissance dans son plein envol.
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par Vincent PAYET
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Encres fluentes. — L’encre de quelques auteurs coule, virevolte sans cesse ; chez eux, le style, la manière, mais aussi le fond, tout est aisance, mouvement continuel, changement permanent — jusques au pont de la forme et du sens, semblable au temps, en sa géométrie même, leur esprit devient… comme insaisissable.
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Des myopies. — Autant que je sache, pour autant qu’il m’en souvienne, rien ne sert de s’évertuer pour corriger, quoi qu’il en coûte, les mœurs, les travers, les hommes. Car, si par des instruments il est possible de faire disparaître la myopie, d’autres troubles, bien plus profonds, réclament, quant à eux, des moyens à ce jour inconnus : une méthodologie, un processus, un traitement, une chirurgie encore inhumaine.
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Cercle de badauds. — Qu’ont-ils tous à apprécier les scènes les plus quelconques, à ressentir de l’admiration pour tout ? D’où vient que tous s’attroupent, que les cercles se forment, que les vrais badauds existent ? Une idée est lancée, aussi étrangère que sotte, et les voilà qui déjà, le menton baissée et le font bien plat, montant sur leur âne, s’exaltant sur la raison défaillante et la personnalité superficielle, dans une généreuse ardeur, un élan bien niais, s’empressent de la suivre. Le manque de jugement erre par les bois, par la campagne, par les villes. Parmi la bassesse, le bois sacré des Muses est tout à fait délaissé. Les lèvres s’ouvrent, tant agiles, tant obstinées, fût-ce au-delà de l’intelligence, tant intrépides, tant ineptes également… Comment ces peuples se sont-ils adressés à la bêtise, à la sottise, au conformisme ridicule et rigoureux plutôt qu’à d’autres ?
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Ramure du bonheur. — Il ne peut y avoir de chemin unique conduisant au bonheur, car, quand même des lois universelles gouverneraient l’attitude d’un certain nombre d’affects et de pensées, voire leur nature, chaque personnalité étant foncièrement très particulière, toute voie ne saurait qu’abriter des erreurs ou des inadaptations. C’est à l’individu qui a pris le temps de se connaître qu’il appartient, face à chaque alternative, de juger par lui-même si la branche des possibles où ils transportent ses pas est en accord avec son caractère ou non. Lui seul est en mesure de trancher, sans risquer en l’égarement de par trop tomber, la question de son appartenance au « conforme » ou au « difforme » de la voie qui veut ou qu’il laisse l’envelopper.
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