Voilà un esprit sain, voilà le jeune poète qui s’avance vers nous. Parmi la foule, il se figure pouvoir, dans la vérité des choses, trouver le repos. Il ne cesse d’approfondir son savoir, d’embellir sa pensée, de progresser dans la possession de son art. Par cette voie, en produisant sa matière, il entend devenir quelque chose, et peut-être même, si le sort est heureux, une manière de belle âme. Le jeune homme devient ce chanteur, ce danseur, ce voyant sur la ligne de faîte de ses virtualités : le prophète en cet improbable endroit, en cette demeure du vertige où les profondes aspirations émergent de la nuée des valeurs et rencontrent la mise en œuvre. Et cet être transformé désire enlacer avec tendresse les nouveaux mondes surgissant ; et cette étreinte est son souhait le plus cher — il a reconnu sa condition, il ose désormais devenir qui il est. Le voyant cheminer ainsi, devant l’étrangeté de ses manières, les langues hostiles qui l’entourent disent de lui qu’il est de ceux qui ne font que s’égarer dans les sentiers tortueux de l’existence, de ceux qui, s’imaginant marcher droit vers leur destin tant désiré, ne font que se retrouver bientôt au même point, sur cette ronde terre : celles qu’un puissant ressort n’expulse pas de leur logis, n’exile pas loin des régions familières, loin de la sécurité des habitudes se trouvent dans l’impossibilité de concevoir pareille attitude ; évidemment, tout ceci, le voyant ne l’ignore point, il laisse les enfants impolis barboter dans la verdâtre critique, au milieu de leurs purulentes aisances ; il se dit que c’est précisément là qu’ils sont et seront les plus joyeux, que ce n’est qu’en ces lieux que leur propre nature sait et saura les récompenser généreusement de leur fidélité. Le sage abandonne toutes ces petites considérations sur le bord de la route, et poursuit sa voie ; il est maintenant une certitude bien installée dans son esprit : là où il se veut rendre, peu voudront le suivre, quête de la vérité ainsi que sincérité ne sont point les substances les plus aimées ; par une suite logique, et sans nécessairement le souhaiter, il choquera — involontairement, il s’exposera aux opprobres des passants. Alors je vous le demande, à vous les dignes et remarquables observateurs : Pourrait-il agir autrement quand la représentation de la réalité réclame, pour se réaliser convenablement, ce que l’être possède de meilleur, quand la vraie parole, laquelle n’est pas toute pureté, impose, sans compromis, sa pleine expression ? Compagnons de solitude, il faudra bien que nous consentions un jour que toute conscience soit ce qu’elle est et fasse ce qu’elle sait et peut faire ! Ainsi, que l’honnête cultivateur continue de répandre la subsistance dans la bouche du peuple, le beau dédaigneux de vider son sac et que les artistes, les hommes de la connaissance résident dans leurs créations… continûment auprès de la nature. Ah ! si nous étions tous identiques, combien ces dernières pensées seraient vaines ! Mais nous ne le sommes point, et tout est pour le mieux !… Persévérons donc ensemble — dans nos directions singulières ! Et qu’on laisse le poète dire ces larmes, ces cris, tout ce qu’il n’est point en mesure de retenir ! tout en étant certains qu’en tant que frère il nous aime et nous plaint, bien qu’en tant que juge et demi-dieu il nous blâme et nous condamne.
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