1. Les presque humains.
Autrefois, on considérait les hommes comme formant une unité parfaite à l’intérieur de leur genre. On examinait les bébés, les adultes, les personnes d’un certain âge, et se disait : « Quelle vaste famille, cohérente et liée ! » On ignorait encore l’artiste, son intelligence, son empathie, son altruisme. Parfois des êtres étranges étaient vus certes, mais on ne soupçonnait la profondeur de leurs différences, l’ampleur de la rupture. Dans les classifications régnait toujours l’erreur… jusqu’à ce que l’on comprit qu’il y avait bel et bien deux espèces au sein du genre homo…
2. Rires dans la foule.
Les individus particulièrement sensibles passent ordinairement de nos jours pour naïfs, idéalistes, rêveurs, inadaptés, quand ce ne sont des moutons noirs, des brebis galeuses, des vilains petits canards. En ce qui me concerne, je vois des bonobos négligés, des dodos annihilés, des albatros moqués. Toutefois, je les sens les magnifiques oiseaux, les « prince[s] des nuées qui hante[nt] la tempête et se ri[ent] de l’archer » (C. Baudelaire). — Oh ! je les sens qui s’accroissent !
3. Méprise anthropocentrique.
N’est-elle pas particulièrement étonnante cette façon qu’ont les hommes de s’imaginer être le centre de référence de l’univers, son entité centrale la plus importante, la plus marquante ? Est-ce autre chose que risible, cette attitude consistant à ne conférer de la valeur à la réalité qu’à travers les grosses lunettes humaines ? Comment ? Les oeuvres des géants Mikołaj Kopernik, Galileo Galilei et Charles Darwin (entre autres) n’ont-elles donc point permis à ce singe attachant de saisir plus amplement la nature de sa place dans le cosmos ?!
4. L’infatué.
Toutes ces découvertes scientifiques ne t’ont point enseigné la modestie ? — Dans tes veines coulent les caractéristiques du primate social ; cependant tu persistes à te comporter en infatué !
5. Danse avec les loups.
Dans les postes qu’ils occupent, les fonctions exercées, leur rapport aux autres, ils ne cessent de toujours viser plus haut. Pourtant, quelle valeur revêt l’attitude de ces personnages n’observant qu’eux-mêmes, ne cherchant point, ce faisant, à developper leur soi, à l’enrichir, à l’épanouir ? Quel intérêt peut-on trouver à l’autorité pure de l’homme sur l’homme, au rapetissement d’autrui, à la compétition malsaine : à l’assouvissement de cette pulsion de domination — à entrer dans la danse puérile, superficielle et affreusement nocive de cette société froide et hiérarchique ? Serait-ce trop demander qu’ils visent ailleurs — j’entends d’autres cibles, moins médiocres, d’autres degrés, d’autres valeurs sur des échelles… nouvelles ?
6. Indépassable.
— A : Je fuis les autres ; tu comprends, ils m’ennuient tellement, m’excèdent tant, que cela devient douloureux — insupportable. — B : C’est pourtant là, au milieu des âmes siphonnées, que se manifeste un spectacle d’un comique indépassable : la pièce de théâtre — l’inouï dans son genre… « Ce caquetage, qui m’insupportait autrefois, m’est agréable » (Goncourt) : j’ai appris à détecter et goûter le sublime en toute chose, à, suivant la pensée de Csikszentmihalyi, quérir en tout lieux et temps les « expériences optimales » !
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