1
Sublime coalescence. — La plupart de tes semblables te paraissent tellement loin ? Attache-toi donc aux choses, et, caresse l’idée qu’il existe, ailleurs, nageant sur la Terre ou dans l’impalpable éther, des globes inconnus qui te sont bien plus proches. Verse dans le sein de ton âme de douces paroles, ces amies réconfortantes qui glissent en chuchotant : « Tant qu’il y aura au-dessus de nos têtes des trous noirs pour danser ensemble, pour, à une vitesse stupéfiante, continuer à fusionner en un objet unique, merveilleux, il y aura d’autres êtres pour, avec toi, apprécier la valse et écouter battre le cœur de la nature, d’autres oreilles pour accueillir ses sublimes murmures. Si ta fortune s’acharne à te séparer des hommes, profites-en pour entendre davantage les phénomènes, pour ressentir leurs vibrations. — Ton existence est parsemée de beautés, bel astre solitaire ; il suffit d’un léger coup de pouce, d’observer, de faire silence en toi-même et d’y demeurer quelque peu de temps, pour savourer la symphonie, pour célébrer l’essence de la nature, — pour fêter la vie. » — Mais fait-on encore confiance aux amies ?
2
Trois types de voies. — Cet individu marche sur la voie imposée, celle que d’autres doigts ont tracée pour lui. Un autre continue à rechercher, parmi les chemins actuels, ceux au-dessus desquels ses pas seront le plus heureux. Quant à cet homme, là-bas, il a cessé de se cacher et de s’ignorer lui-même, de se plier et d’ausculter les sentiers du dehors : ses membres se meuvent librement et fondent — c’est en lui, que la construction a débuté, et par ses mains, qu’elle sort de terre, en lui, que son histoire naît et s’enracine, en lui… que s’origine sa propre route.
3
Baiser de Judas. — La petite araignée apprête le piège, et attend patiemment. Et te voilà qui avance, aveugle que tu es, emmené par ton innocence, transporté par ta naïveté, embarqué à l’intérieur de ton grand cœur. Eh bien, progresse donc, va à sa rencontre ! Toi, qui toujours fais confiance, qui dans l’humain ne voit que le bon : cours, poursuis ton chemin, gravite autour de la masse sombre ! — Plutôt que de l’éviter — de porter ta vue vers quelque autre endroit et de te faire accompagner par tes pieds —, tu as préféré croire en elle, en sa bonté. Te voici bien récompensé : dans ses filets de fer, en la funeste bassesse, tu es maintenant empêtré, et tu n’as plus qu’à attendre… le grand et lourd présent — son tendre baiser !
4
Mains d’esclave. — Ce sont ces surfaces qui, sans qu’on le leur demande, déposent leurs souhaits, leurs énergies, leur devenir, leur bonheur dans les mains d’autrui en lui disant : « Je ne réponds plus de moi-même, le maître de mes actes est las, et il s’en est allé : dispose souverainement de mon corps et de mon esprit, de ma vie, de mon sort ; et rends-moi heureuse ! » Mais chacun ne pensant qu’à soi, sachant que le Mal d’autrui n’est que songe, est-il si ardu de prédire lesquelles seront les plus joyeuses ?
5
Saisir. — Tu as perdu l’espoir que tu mettais en l’homme ? Espère encore. Tu attends de grandes choses de tes sœurs et de tes frères, mais elles tardent de se montrer ? Patiente. Mais, si tu souhaites t’élever dans la sagesse, et progresser dans la tranquillité de l’âme, n’espère plus et ne patiente plus : apprends plutôt à regarder, à sentir, et, à jouir, de ce qui vient, voire même, et encore davantage, de ce qui ne vient pas. Eh ! tant de mets si délicats flottent autour de ta bouche et tu te montres difficile ? Tu exiges, tu fulmines, tu guettes la venue d’aliments meilleurs ? — Éduque tes papilles ! ouvre leur les yeux ! et qu’elles découvrent, qu’elles considèrent ! Le festin se déploie devant toi ; que te reste-t-il à faire ? — Simplement tendre les bras et, surtout, la tête : en somme, saisir tout ceci…
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