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Les clubs, réunissant tous leurs membres prestigieux, poussent comme des champignons.
L’éthique est piétinée, la planète détruite, et cependant la puissance – cette fameuse « volonté de puissance » décrite par Nietzsche ; cette puissance évoquée par Chomsky pour expliquer en grande partie la nature des relations internationales –, le prestige, l’égoïsme et l’indifférence s’épanouissent.
La notion de bien commun, dans les têtes, et surtout dans les coeurs, se trouble, vacille, s’évanouit. Et ceux qui dirigent le monde sont ceux-là même qui contribuent le plus à le bousculer, à le faire tourner à l’envers, à lui faire connaître la poussière. Cette planète, que l’on considère désormais comme un immense marché, est prise pour une aire de jeux – un espace où les enfants de l’Humanité, notamment les plus costaux et les plus « grands », cherchent à acquérir, produire et écouler leurs biens et leurs services. Notre époque voit régner la richesse et le culte de la richesse : celle-ci est devenue l’autorité la plus élevée, la plus respectée, la plus honorée au sein de cette hiérarchie sociale aux degrés aussi transparents qu’effectifs. Ah ! comme elle est belle notre démocratie – cette ploutocratie ! Ah! comme il ronfle fort bien le formidable moteur des hommes, ce stimulant invisible bien trop évident, cette pensée obsédante, cette aiguillade tout à fait idoine pour ce type de bêtes : ces billets, ces pièces, ces lingots !
« Mais tout ceci, nous le savons », disent toutes les têtes parfaitement informées devant leur poste de télévision, derrière leurs journaux… « Et puis, nous discutons, nous débattons, nous agissons ! », poursuivent-elles les poils hérissés, la fierté dressée.
Mais, ressentent-elles la démesure du spectacle ? et saisissent-elles que l’essentiel est décidé à leur insu, à l’abri de leurs yeux, de leurs oreilles, de leur conscience ? Se figurent-elles que, ce qui est pris pour des consultations, des choix, des actions libres, n’est ni plus ni moins que de la poudre jetée aux esprits ? que, toujours, la brume, le charme, l’illusion opère ?
La progéniture des civilisations passées, les filles et les fils actuels du Temps, nos frères et nos soeurs de sang crèvent de faim, de froid, de maladie ? les inégalités se creusent incessamment ? les crises éclosent et répandent leur parfum ? – qu’importe !
Ce qui est essentiel ? – Que les parachutes dorés continuent à pleuvoir, que les salaires des grands patrons ne s’arrêtent pas d’alimenter leur propre démesure, que le système ne se dérègle pas. Les citoyens du globe ont appris à convoiter les plaisirs les plus méprisables, à chérir le confort le plus néfaste, à encenser l’inaction la plus insolente. Un nombre terrible de politiques « consommés », le cerveau engoncé, affaissés sur le sol affreux et limité d’une vision à court terme, obnubilés par l’argent et le pouvoir, s’adonnent parfaitement à leur « emploi » – rappelant la manière qu’ont certains de s’abandonner au jeu et à la boisson –, à ce qu’ils savent faire de mieux : favoriser et maintenir le statu quo partout et par tous les moyens, séduire les électeurs coûte que coûte – plaire, plaire, et encore… plaire. Et pourquoi tout cela changerait-il, puisque tout le monde est satisfait ?!
La crise écologique ne fait plus que menacer : elle est prégnante, elle est inouïe ; mais qu’est-ce que cela peut-il bien faire à toutes ces créatures attachées à leur mode de vie dévastateur, à cette société de consommation, à cet animal bipède énergivore ? Les océans se vident, les forêts s’étouffent, les espèces animales s’éteignent, mais, heureusement, l’homo sapiens possède l’art d’organiser des sommets sur le climat et de sauver sa « croissance » bien-aimée – quelles avalanches d’hypocrisie, de fumisteries, de défaites programmées ! Eh quoi ! l’état de la sphère terrestre est insoutenable ! et la course du progrès, de l’évolution complètement étrange ! Est-ce bien vrai ? En est-on certain ?…
Un mercantilisme insensé inonde toutes les structures sociétales. La finance, par son ampleur et sa folie sans bornes muselle le peuple, met la démocratie au cachot. Pourtant, l’individu dispose, avec les nouvelles technologies, de moyens de communication sans précédent. Pourtant les volontés, les intelligences, les forces neuves et créatrices, quoique absentes pour la plupart en apparence, dans la réalité sont bel et bien présentes. Mais encore faut-il avoir la détermination suffisamment haute : pour changer, agir, s’engager.
En tout état de cause, toute action comportant par nature des risques, et étant donné la propension humaine à tendre vers la sécurité et l’immobilisme, il n’est pas si difficile d’esquisser le tableau d’une époque proche, de ce futur possible, de cet avenir cruellement probable.
Malgré ce qui vient d’être dit, puisqu’il est toujours permis de croire, de rêver, puisque ce droit est un droit qui ne saurait être ravi, eh bien, plutôt que de laisser le désespoir envahir nos coeurs, plutôt que de souffrir que nos âmes s’appesantissent et se désintègrent, – espérons ! Et avec Kempf, osons affirmer haut et fort : « L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie1 ! »
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Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie (Éditions du Seuil, 2011).