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En explorant plus avant tous ces regards, on se rend bien compte de la lourde présence de l’inquiétude ; on s’aperçoit que ce trouble pénible, pareil à ces plantes parasitaires, envahit les cœurs, y enfouit ses racines, et demeure là, définitivement. Les traits des visages se tendent peu à peu, les crânes s’obscurcissent, l’esprit devient cette effrayante grotte humide et obscure, cette excavation apeurée, tremblante, repliée. – Mais il faut s’intéresser aux êtres et être un œil pénétrant, un aventurier des cavernes pour prendre conscience de leur état, et spécialement du mauvais état de ces consciences.
Sous les masques impassibles, les figures cachées et ridées – ces mers du désespoir sillonnées par le vaste vaisseau de la peur, du tourment, ces surfaces s’enfonçant, dégénérant précocement – reposent et s’agitent dans l’inconscience la plus totale. Il règne sur ces océans de tristesse une folie terrible, accablante, – un souffle qui dessèche tout : infernal.
L’inquiétude et la misère peuvent toujours se dissimuler sous le voile de la joie, mais un voile reste un voile : il ne suffit pas de déguiser la nature des choses pour la faire disparaître. Et, que ce déguisement porte le nom de plaisir trompeur, de sourire forcé ou d’indifférence feinte, cela ne change rien à l’histoire. Tout ceci est bien connu, mais pourtant les cavités redoublent d’efforts : elles allument milles lumières, disposent une multitude de guirlandes, font vibrer leurs parois au rythme d’une musique endiablée qu’elles s’évertuent à répandre. – Les vibrations elles-mêmes n’ont jamais été aussi fausses, mais les esprits s’en moquent, car ce qui est important à leurs yeux, en définitive, c’est l’impression, la simulation : c’est avoir l’illusion de sentir l’ivresse – c’est s’abandonner à l’ivresse de l’illusion.
Et il n’est pas nécessaire d’être un éminent logicien pour se figurer l’avenir de ces consciences-victimes, puisque les signes parlent d’eux-mêmes ; et ce qu’ils ont à dire ferait pâlir d’effroi la plus vaillante de ces victimes (actuelles et futures) affichant ces airs faux et grotesques de robustesse et de courage. Et qu’annoncent-ils donc ces funestes augures ? – Ils révèlent une vieillesse prématurée du désir vital, un déclin précoce de la vigueur, un ensevelissement avancé.
On méprise l’existence, on appelle cela être, exister, vivre, que sais-je moi, toutes les appellations qu’on lui attribue ? tandis que la vie verse seconde après seconde, goutte après goutte, ses larmes amères dans les cavités sombres, dans ces immenses étendues qui se limitent, dans ces puits qui se vident et s’épuisent, dans chaque abysse qui se creuse toujours davantage.
Notre époque voit défiler devant elle ses visages ternes et languissants, ces surfaces qui, en plein jour, ne prospèrent que dans l’ombre d’elles-mêmes : j’entends par là cette curieuse végétation se nourrissant d’obscurité, dont la physiologie s’est peu à peu déréglée – ces êtres que l’on croirait inaptes à la vie.
L’heure viendra-t-elle où les Hommes débuteront l’exorde de leur existence ? Le moment n’est-il pas venu pour « cet énorme et puissant animal qu’on appelle peuple1 » de se remuer, de se débarrasser de tous ses parasites – lesquels le piquent et lui sucent le sang depuis fort longtemps, et l’affaiblissent, le dévitalisent –, de procéder à sa toilette, de se rafraîchir la face, de rétablir sa santé, – et d’émerger ?
- Érasme, Éloge de la folie (Éditions Mille et une nuits, 2006), 53.