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Que toutes ces graines portent en elles, sont pleines, d’une merveilleuse grandeur en puissance ! Combien toutes ces âmes abritent l’éveil, la vitalité, les conquêtes à venir… l’enthousiasme, la joie, les espoirs proches !
Eh bien ! voyez ce que l’on fait à tous ces esprits émergents ! — On accapare leur branchage, on éventre leurs tiges, sectionne leurs canaux, et les vide de leur moelle !
Il ne leur reste que les fantômes de la vigueur, que les traces, les résidus de l’excellence, de la hauteur, — de la grande tâche. Ils désapprennent à aimer leurs potentialités ; et s’évertuent à dénigrer l’amour de la tâche. Ils se sont laisser convaincre, par autrui et par eux-mêmes, de jeter des perspectives laides sur leur existence, et, en dardant leurs épines, en regardant leurs deux mondes (intérieur et extérieur) à travers leur oeil ténébreux, c’est leur vie même qu’ils dédaignent dorénavant, — c’est leur propre destiné qu’ils se sont mis à repousser ! Ce goût corrompu, ces interprétations gâtées, ils se sont appliqués avec ardeur à l’adorer, — et ils y ont pris goût ! — Cela est connu : l’étonnante créature renferme des ressources insoupçonnées pour ce qui est de l’adaptation ; elle maîtrise parfaitement l’aptitude à s’accommoder de tout, et surtout, du pire, — du toxique. Et c’est heureux, car on la somme de vivre tous les jours — elle y consent semble-t-il de grand coeur… — le « dernier jour d’un condamné1 ». — Observez simplement comment elle courbe son tronc résigné.
Pieds accablés et affaissés, hantés par le souvenir, par la « vision intuitive » des cimes, vivant complètement recroquevillés dans l’ombre de votre destinée, comme on peut l’être dans celle du tombeau, vous qui poussez, privés des doux rayons de l’existence, n’étant plus que l’ombre de vous-mêmes, vers l’obscure et inquiétante crevasse, — vous vous traînez sur des chemins renversés, errez vers les sommets inversés. Tandis que vos forces ascensionnent les pics retournés, vos matières s’enfoncent dans la faille du désespoir ; vous vous éloignez sans cesse de vos racines et, déambulant presque sur la tête, vous courez, insouciants, dans des souterrains toujours plus humides et sombres, — vers des fosses cachées, en direction des monstrueuses impasses dissimulées.
Dans ces conditions de plus en plus extrêmes, l’âme noueuse et nouée, avec ses articulations enflées et lancinantes, ploie sous le poids d’une misère colossale, mais ne rompt pas. Elle qui, jadis, impressionnait par l’altitude de sa volonté, par son hardiesse vertigineuse, surprend désormais par la bassesse de ses désirs mais surtout, par la profondeur, l’ampleur de sa résignation.
Toutefois, il est possible, sous le vent des années qui passent, d’osciller d’une manière autre, et cela, aussi longtemps que les racines, le fût et la frondaison gardent dans leur coeur le souvenir enfoui, le trésor occulté, la promesse oubliée…
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Le Dernier Jour d’un condamné, de Victor Hugo (1829)