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Les corps sont nonchalants, comme sous l’emprise d’une fatigue immense et pernicieuse. Les esprits sont voûtés, démoralisés, comme brisés et suspendus. À chaque fois et dans chaque cas, le même mal invisible et sournois — il se répand en rampant, à travers les organes et les cavités, dans ces « grottes » des étages supérieurs mal éclairées, « troublées ». Et pourtant une évidence transparaît dans ces signes annonciateurs, révélateurs, pathognomoniques, dans cette sémiologie qui dessine, qui énonce les grands symptômes d’une culture, d’une société débilitée et débilitante. Débilitante par ses loisirs artificiels, par son climat social accablant, par ses tendances économiques, technologiques et politiques toxiques ; débilitée en conséquence d’une thérapeutique inadaptée, insuffisante, manquée — dans ces « états » de santé qui sont des états de mal, d’« incurie1 » généralisée, laquelle à l’inverse, et aux dépens des organismes, tel un parasite prolifère, s’infiltre et atteint au vif la sphère politique, la sphère professionnelle et la sphère privée : j’entends cette crise d’aboulie actuelle et globale.
À partir de ce constat, de cet état de fait, et dès lors que le diagnostic est posé, il est possible et nécessaire, vital, d’affirmer que certaines formes d’ignorance, certaines bêtises généralisées — l’humanité est jeune, il est vrai, mais cela est bien connu : Aux âmes humaines, toutes mal nées, La bêtise n’attend pas le nombre des années2… —, après l’échec d’une « thérapeutique » classique, d’une éducation conventionnelle, d’une « individuation normative » — je veux dire une évolution de l’individu qui ignore, néglige l’individualité profonde de celui-ci : des forces, des transformations qui s’annulent les unes les autres donc, une régression évolutive, une évolution régressive !… —, nécessitent des méthodes, une cure plus « radicales » c’est-à-dire l’injection d’unités d’informations nouvelles et correctrices, désintoxiquant. D’innombrables crises et situations morbides de nos sociétés décadentes requièrent même une chirurgie d’urgence, du cœur et de la tête, massive. Certains états de stupeur, de grand aveuglement bénéficieraient d’opérations d’« ouverture » de la « boîte », d’interventions plus directes, plus profondes sur la matière de l’esprit : il est des folies contemporaines qui réclament des traitements de choc — à la hauteur de l’état de choc et des enjeux actuels —, qui requièrent des topiques, des patchs systémiques, voire des « câblages » nouveaux, fonctionnels, des trépanations modernes ! Mais le nombre fait défaut, et aussi la qualité : il souffle un vent glacial, riche de pénuries, un esprit du temps affaibli, qui s’étouffe, sur ces « sols » arides, ces « cultures » désertées, oubliées des penseuses, des penseurs, des artistes — ces médecins de l’esprit, ces panseurs, panseuses de l’âme. En vérité, dans cette société qui agonise, une potion se déverse bel et bien : amère ! un débilitant ! un poison ! La Terre souffrante, folle et choquée a encore quelques vagues de sueur froides, quelques longues nuits fiévreuses à essuyer : les conditions sont réunies pour qu’elle puisse poursuivre, dans une atmosphère toujours plus sombre, incertaine, crépusculaire, sa danse macabre, désarticulée de pantin insensé. — Elle peut continuer à chanceler, à s’étourdir, à déchanter, à vriller… jusqu’à l’ultime expression de sa morbidité, jusqu’à sa dernière note, son dernier cri de nouvelle-née, jusqu’au second choc de cet empire de la stupidité, — plus « terminal »… plus brutal ! — Distinguez-vous ses menottes roses qui déjà basculent et s’agitent vers le ciel ?…
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Bernard Stiegler, L’emploi est mort, vive le travail ! [livre numérique], 2015 et Bernard Stiegler, La Société automatique : 1. L’avenir du travail [livre numérique], 2015.
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« Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, La valeur n’attend pas le nombre des années », Corneille, Cid, II, 2 ds Rob., Dictionnaire Trésor de la langue française informatisé (TLFi), disponible sur